
- Mélyne -
La cigarette encore fumante roula indolemment jusqu’à moi, et
arrêta sa course lorsqu’elle rencontra le cuir recouvrant
l’avant de mes bottes. Je restai le regard braqué vers
l’objet incandescent, indécise quant à l’attitude à
adopter. Je détestais la clope, ou tout ce qui avait le malheur de
s’y rapporter. Mon raisonnement s’étendait également au
cas de l’utilisateur, bien que je ne trouve vis-à-vis de la
personne beaucoup moins de critiques directes à formuler.
Principalement parce que mes éternels avertissement, jugés
habituellement plus bruyants qu’efficaces, passaient
directement à la trappe, sans jamais n’avoir été pris en
compte…
Après avoir rejeté ces pensées parasites loin de mon esprit, je
pris soin de dévisager l’idiot platine qui me faisait face,
et dont le sourire hypocrite trahissait l’évidente volonté de
se désolidariser des faits et de la possession de ce poison
goudronné. Fronçant le nez dans l’espoir de faire
définitivement disparaître l’odeur rance qui flottait
désormais dans l’air, je me penchai et ramassai le restant de
cigarette qui moisissait à mes pieds avant de le brandir sous le
nez de Nolan, qui fixa l’objet en question d’un air
innocent.
- Chanteur de merde, crachai-je.
Nolan se contenta d’hocher la tête. Sa crinière blonde ondula
légèrement et un sourire amusé illumina un instant son visage,
soulignant l’impertinente beauté de ses traits. Une étincelle
ravie brilla dans ses prunelles et accentua l’incroyable
couleur bleue caractéristique de ses yeux. A le voir débarquer
comme ça, on aurait pu croire qu’il s’agissait
d’un ressortissant Suédois ou d’un quelconque pays
d’Europe de l’Est. Seule sa totale ignorance sur la
moindre des langues pratiquées dans ces états était en mesure de
dissocier ses racines de toute appartenance ethnique.
De toute façon, Nolan se fichait pas mal de ses origines. Il les
connaissait et le simple fait d’en prendre conscience ne
l’empêchait pas de les fuir comme la peste, de façon à ce
qu’elles n’interfèrent pas dans ce qu’il avait
décidé de faire de sa vie. Leurs réalités n’avaient pas la
moindre emprise sur son quotidien, et cela semblait lui convenir
parfaitement. Il fallait admettre que peu de gens savaient qui il
était et d’où il venait réellement. Et au fond, si lui-même
avait été en mesure d’effacer définitivement cette vérité
dérangeante de sa mémoire, je crois qu’il l’aurait fait
sans hésiter. Au jour le jour et sans un regard en arrière,
c’est comme ça qu’il avait appris à avancer.
Interdite face à lui, je demeurais ainsi immobile. Apparemment
lassé de voir sa cigarette lui chatouiller le bout du nez et le
narguer impunément, Nolan m’attrapa le bras et se saisit de
sa drogue légale avec une facilité déconcertante, pour la porter à
ses lèvres percées d’un unique anneau d’argent. Il
inspira une longue bouffée, avant de l’éloigner de sa bouche,
qu’il maintint fermée, et de me toiser de toute sa hauteur,
comme me défiant de tenter quoi que ce soit.
- Enquiquineuse, lâcha-t-il en m’expédiant alors en pleine
figure un désagréable nuage gris et nauséabond.
Un instant, l’incontrôlable envie de lui coller une claque
retentissante me traversa l’esprit. Un instant
seulement… Avant que je ne rencontre à nouveau son regard
brillant. La stupidité de mes sentiments à son égard ne fit
immédiatement revenir sur ma position. Ne jamais frapper
l’être aimé, en voila une bien belle philosophie... Un
principe pathétique derrière lequel personne n’était pourtant
véritablement en mesure de se murer, à moins d’avoir
définitivement abandonné toute forme de conscience. Aurais-je
vraiment perdu mon dernier rempart de lucidité ? Cette
question me traversa l’esprit tandis que la réponse en
découlant s’imposait d’elle-même, et que mon bras
effectuait un aller simple vers la joue de mon
interlocuteur… Qui stoppa mon geste d’une poigne
ferme, sans même ciller. Comme toujours, ma force physique faisait
pâle figure face à la silhouette musclée du jeune blond.
En position avantageuse, il m’attira à lui, et je subis le
mouvement comme une vulgaire marionnette tout en ruminant ma
frustration à voix basse.
- Ne l’abime pas trop, marmonna Noah depuis le bar. Elle peut
encore être utile.
Je jetai un regard noir à mon frère, qui fit mine de ne pas
s’en apercevoir. Nolan lui répondit d’un bref coup
d’œil amusé. Cela faisait bien longtemps que ces deux
là n’avaient guère plus besoin de mots, et leurs rares
discussions se caractérisaient généralement par deux réflexions
expédiées entre nombres de regards désapprobateurs ou espiègles
lancés à tout va.
- Ce serait du gâchis, souffla-t-il finalement.
- Crétin, rétorquai-je en me jetant alors sur les lèvres de mon
petit ami, tout en m’attendant déjà à un retour de flamme
moralisateur
au sujet des démonstrations d’affection en
public.
Etrangement, il répondit sans se faire prier à mon baiser. Un
instant déstabilisée par ce répondant inopiné, j’écarquillai
les yeux, avant de reprendre rapidement une contenance. Nous
restâmes un long moment ainsi, immobiles devant l’entrée du
petit bar, glacés par les courants d’air froids
s’insinuant à travers la porte. J’étais la première
surprise par cet étonnant élan public d’affection et décidai
donc d’en jouir un maximum. Lovée aux creux de ses bras, je
profitai de la chaleur se dégageant de son torse duquel émanait une
faible odeur de tabac.
L’endroit n’étant pas propice à toute autre forme
d’intimité, je finis par me décoller à regret de lui. Il ne
lâcha pas ma main, comme pour s’assurer que je n’avais
pas l’intention de fuir ou de le laisser en plan, ce que me
tira un regard tout aussi dérouté que suspicieux.
Secret, Nolan était quelqu’un d’éternellement
impénétrable, et qui, la plupart du temps, ne se laissait jamais
aller aux débordements affectifs. La simple pression qu’il
exerçait en cet instant sur mes phalanges, après cet aussi
surprenant baiser, était quelque chose d’assez exceptionnel
pour être mentionnée. La relation que nous entretenions était
simple, et sans effusions superflues. En
réalité, c’était une personne distante, à qui il arrivait
fréquemment de se montrer froid, voire détestablement hautain
envers nous. Et peut-être même plus particulièrement envers
moi.
D’un naturel impulsif, c’était surtout un compagnon
râleur régulièrement aux abonnés absents.
Le pire dans tout ça, c’est qu’il ne l’avait
jusqu’ici jamais nié. Cela faisait déjà belle lurette qu'il
ne se posait lui-même plus la question. Plutôt étonnant
lorsqu’on découvrait pour la première fois sa bouille
d’ange insondable et revêche…
Mais aussi étrange que cela puisse paraître, c’est ainsi que
j’avais appris à l’aimer, et que mes sentiments pour
lui perduraient. Même si j’aurais quelques fois souhaité que
certaines réalités aient pris une toute autre
tournure…
En revanche, qu’il était amusant de voir à quel point la
façade qu’il exposait au monde n’avait rien de
semblable à ce qu’il était intérieurement et qu’il ne
laissait transparaitre qu’en privé. Hormis envers et pour
nous, Nolan était un gentil gamin de 24 ans, à la crinière blonde
et au sourire ravageur. Rien de plus ou de moins que le chanteur
charismatique d’un petit groupe populaire de quartier... A
jouer ainsi la comédie en public, il permettait de faire peu à peu
disparaitre les rares ragots qui courraient de-ci de-là, sans réels
fondements. Pas de questions, pas de problèmes… Sans doute
sa philosophie était-elle un peu abrupte, mais elle avait
l’avantage de contenter la grande majorité des gens qui ne
cherchait pas à en savoir plus sur lui. Que leur importait le fait
qu’ils aient en réalité affaire à un jeune homme acariâtre
qui se planquait derrière une hypocrisie
outrancière ?
- Nolan bouge tes grosses fesses de l’entrée avant que je ne
le fasse moi-même !! Gémit soudain une voix agacée derrière la
porte.
Surpris, Nolan reprit immédiatement une certaine contenance et
lâcha mon bras sans que la moindre trace de regret anime son
regard. Habituée à cette étrange attitude quasi désinvolte, je me
plaçai à ses côtés après avoir reculée d’un pas, en croisant
les bras, alors que mes yeux se posèrent sur l’origine
charnelle de l’avertissement.
Le visage rougi par le froid, probablement aggravé par sa chute sur
le bitume, Gabriel apparut sur le pas de la porte, presque
haletant. Quelques mèches folles de sa crinière châtain dansèrent
lorsqu’il referma violemment le battant derrière lui, avant
de nous détailler bizarrement. Sans ouvrir la bouche, il se
détourna de nous et braqua ses iris verts sur mon frère, toujours
affairé derrière le comptoir. Non loin de lui se tenait encore
Romain qui sirotait enfin son café, volontairement sourd au vacarme
ambiant qui régnait dans l’établissement. Il n’avait
jamais vraiment eu une grande affinité pour cette joyeuse bande
disparate.
- Noah ! Rugit-il. T’es vraiment un enculé de
première ! C’est toi le con qui a eu l’idée de
poser des piquets métalliques pour les vélos devant
l’entrée ?
Mon frère stoppa net ce qu’il était en train de faire et
dévisagea Gabriel qui s’égosillait et déballait un flot
continu d’insultes toutes plus surprenantes les unes que les
autres. Un sourire tout ce qu’il y avait de plus révélateur
naquit aux coins des lèvres du jeune brun.
- C’était une expérience, plaisanta-t-il. J’étudiais le
temps qu’il te serait nécessaire pour te prendre les pieds
dedans en arrivant. Le résultat dépasse décidément toutes mes
espérances !
Gabriel poussa un juron que je n’avais jusqu’alors
jamais entendu de toute ma courte vie, et s’assit violemment
sur l’un des hauts tabourets que comptait le comptoir, aux
côtés de Romain, toujours soigneusement afféré à siroter son café.
Il ne semblait pas vraiment à son aise, mais faisait son possible
pour paraître décontracté. J’eus une pincée au cœur en
songeant que je l’avais encore une fois traîné – plus
ou moins de force – dans un endroit où se côtoyaient des
personnes pour lesquelles il n’éprouvait pas une sympathie
démesurée.
- Un jaune, formula Gab’ à l’intention de mon frère, me
détournant ainsi de mon acolyte de cours.
Noah fronça les sourcils mais obtempéra sans faire la moindre
remarque. Sans doute avait-il décidé de ne pas poursuivre davantage
ses réflexions moqueuses face à la mine peu souriante de Gaby. Je
ne pus qu’approuver silencieusement.
Je choisis de délaisser Nolan qui n’avait pas l’air
enclin à faire quoi que ce soit, et m’assis à mon tour.
J’entendis Gabriel ronchonner tout bas à côté de moi. Comme
toujours, cette adorable andouille était d’une maladresse
telle qu’il en devenait presque touchant. Le voir ainsi
dépasser par les catastrophes involontaires qu’il avait une
fâcheuse tendance à provoquer suscitait toujours chez moi une
certaine compassion. S’il n’avait pas fait 1 mètre 90
et 80 kilos, il aurait sans doute pu passer pour un enfant en mal
d’affection qui aimait juste attirer
l’attention.
- Oublie-les, lui dis-je. Ce ne sont que des gros lourdauds avec le
quotient émotionnel d’une cuillère à café.
Un sourire amusé naquit sur ses lèvres et il me dévisagea avec une
sincère reconnaissance. Voir qu’il existait encore des
personnes sensées pour lui témoigner une certaine forme de soutient
devait sans doute lui remonter un minimum le moral. Bien que
Gabriel n’ait fondamentalement pas besoin d’une tierce
personne pour lui remettre du baume au cœur. C’était
quelque chose dont son éternelle gaieté et sa bonne humeur
légendaire s’acquittaient généralement très bien tout
seuls.
- Tiens, ta boisson d’homme, ironisa Noah en déposant le
verre devant son ami.
Je contemplais le liquide jaunâtre qui tourbillonnait lentement et
en déduisit à la simple couleur que mon frère avait fait en sorte
de diminuer la dose de moitié. Il savait mieux que quiconque que
Gabriel et l’alcool ne faisait sensiblement pas bon
ménage.
- Merci, grommela-t-il. Et ne compte pas sur moi pour te le payer
celui-là !
- Je m’y attendais un peu, soupira Noah.
- Ça t’apprendra à poser des bouts de métal pourris sur le
trottoir. Comme si les gens faisaient du vélo en plein mois de
mars…
Gabriel continua seul, comme bien souvent, ce débat philosophique
sur les problèmes liés aux bicyclettes en ville. Je
l’écoutais d’une oreille distraite, alors que Noah se
détournait déjà pour retourner à ses occupations.
Nolan, apparemment consterné par le monologue inutile de son ami,
rejoignit mon frère derrière le bar, et s’approcha du lecteur
CD.
- T’as rien à faire ici, lui rappela Noah. Avec ta
délicatesse encore je vais me retrouver avec trois bouteilles
cassées sur les bras.
- Ce n’est pas comme si j’étais un idiot
maladroit ! Répliqua l’intéressé en jetant un coup
d’œil en biais à Gabriel, qui releva immédiatement
l’allusion.
- Bâtard, tu penses que je suis stupide ?
- Ça se voit tant que ça ?
Je réprimai tant bien que mal un éclat de rire devant le visage
aussi hébété que déconfis du jeune batteur. Je détestais me moquer
des autres, mais il existait certaines circonstances où ce genre de
réactions spontanées était de rigueur.
Un instant, je crus que Gabriel allait lui jeter le contenu de son
verre à la figure, mais il se rasséréna finalement. De toute façon,
Nolan avait déjà déclaré cette histoire classée et lui tournait
délibérément le dos. Il fouilla dans une pile assez imposante de CD
gravés et dénicha rapidement celui qui lui convenait. Il le glissa
automatiquement dans le lecteur après avoir enlevé le disque
précédent. Encore une fois, la musique qui s’éleva
m’était particulièrement familière. Décidément, il fallait
bien admettre que le groupe que formait cette bande d’idiots
décérébrés possédait un certain talent musical.
- Il faut avouer que je chante divinement bien, se vanta Nolan dès
que les premières paroles s’élevèrent.
- Ouais c’est ça, bouda Gaby. Bah alors va faire carrière en
solo et fous nous la paix.
- Soit pas jaloux, l’imbécile heureux. Quand on n’est
pas doué, vaut mieux aller se noyer.
Las de ce dialogue de sourd, Gabriel haussa les sourcils et se
retint de lui préciser que le chanteur n’était rien sans
toute la partie instrumentale qui l’accompagnait. Au fond, il
savait pertinemment que Nolan était conscient de cela. Entre eux,
ces petites piques n’étaient rien d’autre qu’un
jeu. Les mecs avaient toujours eu une façon particulière pour
exprimer leur amitié, si forte était-elle.
Mon regard allait et venait entre les trois artistes en herbe, et
mes lèvres s’étirèrent lentement pour former un sourire
discret. En surface, rien ne permettait vraiment de leur trouver un
quelconque point commun. Nolan était aussi blond que Noah était
brun, et Gaby aussi exubérant que ses amis restaient secrets. Ils
étaient tous si sensiblement différents, qu’il
m’arrivait régulièrement de me demander par quel miracle ce
groupe de musique était né. Ironiquement, il connaissait
d’ailleurs un certain succès dans la région, bien que cela
n’aille pas plus loin que quelques concerts donnés ça et là,
dans divers bars branchés de plusieurs villes à
proximité.
Plongée dans ma contemplation réfléchie, je mis un certain temps
avant de remarquer l’absence du dernier membre, qui était
pourtant si singulier, aussi bien sur le plan physique que
psychologique, qu’il était impossible de passer à côté. Mais
je le voyais si irrégulièrement que son absence ne m’avait
pas frappée le moins du monde. Sébastian… Ce personnage à
lui seul résumait la totale disparité qui existait au sein de cette
joyeuse bande. Il était affreusement lunatique, insondable, et
passait le plus clair de son temps à être désagréable. Mais le pire
dans tout ça, c’est qu’il avait bon
fond…
- Mélyne ? Demanda alors une voix que j’identifiai comme
celle de Romain.
- Hum ?
- Je ne vais pas m’éterniser, tu rentres maintenant ou tu
préfères rester ?
Je mis un certain temps à comprendre la question et la soudaine
idée de devoir réfléchir me fut douloureuse.
- Non, non, j’vais rester, déclarai-je finalement après
quelques secondes de réflexion.
- Comme tu voudras…
Il se leva et remit le tabouret en place. Aussi silencieusement
qu’il était arrivé, il s’éloigna après avoir ébouriffé
une ultime fois sa crinière châtain. Je me mordis la lèvre
inférieure, regrettant presque de l’avoir amené ici. Je
n’avais vraiment pas prévu qu’il se plongerait dans un
mutisme pesant en contemplant son expresso, mais je comprenais que
la présence des trois énergumènes ne devait pas l’aider à se
décontracter. Question de feeling.
- Merci pour le café, lança-t-il avant de disparaître derrière la
porte d’entrée.
- Y’a pas de quoi, maugréai-je à voix basse.
Nolan et Noah n’avaient même pas interrompu leur
conversation, volontairement sourds à toute présence extérieure, et
seul Gabriel détourna brièvement le regard pour voir d’où
provenait cette soudaine perturbation sonore dérangeant la
dégustation de son Ricard. Ces trois-là ne changeraient donc
jamais ? Pour une fois, je parvenais à comprendre les raisons
du mutisme agaçant de mon ami. Ma fâcheuse tendance à côtoyer ses
dégénérés et traîner le pauvre Romain dans ce bar douteux
n’était sans doute pas le meilleur service que je pouvais lui
rendre. Je me demandais d’ailleurs pourquoi il acceptait
toujours de venir, sans rechigner. Certes, la plupart du temps je
ne lui laissais guère le choix, mais avec ces deux têtes de plus
que moi, il lui était aisé de ce débarrasser de mon encombrante
personne.
J’haussais les épaules en signe d’impuissance. Les
hommes étaient quelques fois trop étranges pour que je
m’attarde à tenter de connaître les raisons qui les
poussaient à agir de la sorte. Il y avait bien longtemps que
j’avais renoncé à essayer de comprendre pourquoi ils ne
levaient jamais la lunette des toilettes pour aller pisser, alors
si je devais en plus m’embarquer dans des interrogations
existentielles encore plus tordues, je n’étais pas
rendue…
Cependant, le simple fait de repenser à cette énigme hasardeuse,
que j’avais jusqu’alors mise de côté, attisa de nouveau
ma curiosité naturelle.
- Dis Gab ?
- Hum… Quoi ?
- Tu peux me dire pourquoi vous autres, les hommes, êtes incapables
de penser à lever la lunette des toilettes ?
La question était sortie toute seule. La connexion qui
s’était effectuée entre mon cerveau, mes pensées et la parole
n’avait jamais aussi rapide et je m’étonnais de ma
vivacité d’esprit. Quitte à résoudre un mystère intersidéral,
autant le faire maintenant que j’avais l’idée en tête.
Il fallait bien commencer quelque part…
Gabriel me dévisagea, partagé entre la surprise et
l’incompréhension. Il ne s’attendait vraisemblablement
pas à une question de si mauvais goût. Délaissant un instant son
verre déjà à moitié vide, il me fit face après fait pivoter le
tabouret sur son axe, l’air sérieux.
- Et vous, pourquoi vous sentez-vous obligées de redresser le tapis
de salle de bain dès qu’il a le malheur d’avoir un demi
pli de travers ?
Un point partout. Je n’avais pas envisagé les choses sous cet
angle. J’émis un petit rire, déstabilisée par cette
demi-réponse interrogative sur la folie ménagère féminine. Gabriel
mêla son rire au mien et nous partîmes tout deux dans un délire
surprenant sous le regard ahuri de Noah. Nolan quant à lui, ne
daigna même pas nous accorder son attention, qu’il préféra
orienter vers le choix judicieux d’un nouveau CD.
- C’est le diabolo menthe qui te fait cet effet ?
S’enquit mon frère.
- Seulement votre façon de viser, rétorquai-je en
m’esclaffant de plus belle.
Je tentai de reprendre mon calme – et accessoirement mon
souffle – en me concentrant sur le marbre recouvrant la
partie supérieure du bar. A ma grande surprise, cela ne me prit que
quelques secondes. J’essayai de ne pas rencontrer le regard
de Gabriel pour éviter une rechute, et décidai qu’il était
temps pour moi de rentrer. J’aurais vraiment dû partir avec
Romain, ça m’aurait évité de passer une nouvelle fois pour
une folle…
- Ne t’inquiète pas, annonçai-je à mon frère en me levant, je
ne vais pas faire passer ton établissement pour un asile plus
longtemps.
- Sage décision, ricana-t-il.
- Au pire j’ai toujours mon tapis de bain à te présenter,
pouffa Gabriel.
- Ce serait avec joie, mais une autre fois.
Il acquiesça, me sourit en laissant échapper un petit rire et
retourna à ce dont il était occupé avant que je ne l’en
détourne. Je me dirigeai vers la porte en agitant brièvement la
main, alors que je savais pertinemment qu’aucun d’eux
ne me prêtait déjà plus la moindre attention. J’avais pour
habitude de devenir transparente dès que j’annonçais que je
quittais les lieux. Je ne comptais pas sur mon frère pour me
raccompagner, et encore moins sur Nolan pour avoir un geste
compatissant envers moi. Je savais à quoi m’en tenir et ça me
convenait parfaitement.
Je refermai donc mon manteau, et passai la porte. Le froid
m’accueillit sans douceur et une bourrasque de vent gelé fit
virevolter mes cheveux ébène en tout sens. D’un pas rendu vif
par l’envie pressante de retourner dans mon appartement
chauffé, je m’élançai sur le chemin du retour. Quelques
flocons de neiges vinrent s’écraser sur mes joues rougies et
se liquéfièrent à leur contact. Je n’avais pas imaginé que la
température puisse tant diminuer depuis que j’étais entrée
dans le bar.
Je traversai un passage piéton et bifurquai à droite à
l’intersection suivante. Une nouvelle bourrasque de vent
s’engouffra dans la rue étroite, étouffant le vrombissement
puissant d’une moto sombre qui apparaissait derrière moi. Je
m’attendais à la voir me dépasser à toute vitesse, mais à mon
grand étonnement, elle ralentit l’allure et s’arrêta le
long du trottoir, une dizaine de mètres devant moi. Je restai le
regard braqué sur le dos recouvert de cuir du motard et avançai à
pas prudents. Mon côté parano commençait à refaire surface. Je me
méfiais des rues sombres et des phénomènes troublants qui pouvaient
s’y passer, bien que cela me parusse plutôt, après réflexion,
être une réaction des plus normales.
Lorsque j’arrivai à sa hauteur, sur mes gardes, le motard ôta
son casque et deux yeux bleus, pâles à faire peur, se rivèrent sur
moi. Inconsciemment je poussai un soupir de soulagement.
- Je te dépose ? Demanda Sébastian de son éternelle voix
suave.
Jugeant la distance qui me séparait encore de mon domicile et la
température actuelle, je ne fus pas longue à me décider.
- C’est si gentiment proposé…
Il m’adressa un sourire morne, remit son casque noir et
s’avança légèrement pour que je puisse me glisser derrière
lui. Je m’agrippai à sa taille et il démarra en faisant
crisser violemment les pneus. Je connaissais Sébastian et son goût
démesuré pour la vitesse, mais je fis un effort pour taire mon
aversion de ce type de conduite sportive. A ce train là, je serai
chez moi d’ici cinq minutes…
Le vent fouettait mon
visage et mes cheveux étaient projetés en arrière avec force. Je
raffermis ma prise, me planquant plus fortement derrière lui en
songeant que je ne portais pas de casque.
Le trajet se déroula dans un silence pesant qui me parut une
éternité, mais à la vue du chiffre qu’indiquait
l’aiguille du compteur, je doutais que nous fussions capables
de tenir la moindre conversation sans hurler dans le vide.
Sébastian stoppa l’engin au pied d’un immeuble aux murs
beiges d’une dizaine d’étages. Je descendis prudemment,
frigorifiée par le vent glacé qui avait finalement réussi à
traverser la couche de vêtements que je portais.
Je me retournai vers Sébastian qui enlevait une nouvelle fois son
casque, révélant son étonnante crinière argentée. Depuis que je le
connaissais, je ne l’avais jamais vu arborer une autre
couleur de cheveux. Sa chevelure soyeuse retombant sur sa nuque, il
posa sur moi son regard bleu, qui aurait pu être beau s’il
n’était autant dévasté par les effets de la drogue
qu’il consommait presque quotidiennement. J’éprouvai un
soudain et incompréhensible élan de sympathie à son égard, mais ma
retenue habituelle ne m’autorisa qu’un simple signe de
tête pour illustrer mes paroles.
- Merci.
- Ça m’aurait embêté que Nolan me tue pour t’avoir
laissée mourir de froid dans la rue.
J’eus un petit rire en songeant à l’absurdité
qu’il venait de lancer. Nolan, en vouloir à quelqu’un
pour une chose aussi futile ? Quelle bonne blague.
- Merci quand même.
Il accueillit mes remerciements d’un grognement. Sa bouche
s’étira en un rictus dont je n’arrivais pas à définir
la signification. Il était plus que rare de voir Sébastian sourire,
d’un sourire vrai. Je fixai un instant son visage. Sa
pommette gauche était percée d’une larme argentée et sa lèvre
inférieure arborait deux boules grises qui s’accordaient à
merveille avec sa crinière décolorée. Il fallait l’admettre,
Sébastian était beau, mais l’éternel air froid qu’il
affichait et son attitude contrastaient violemment avec
l’aura impressionnante qu’il dégageait.
Il réajusta son casque et alluma sa moto, aussi sombre que
l’était sa tenue. Je le saluai d’un signe de la main,
mais il démarra en trombe sans prendre le temps de répondre du
moindre hochement de tête. Décidément cette bande de bras cassés de
musiciens n’étaient bons qu’à ignorer tout le monde.
Plus ou moins volontairement d’ailleurs. S’il n’y
avait pas eu Gabriel pour remonter le taux de sociabilité du groupe
je pense qu’il y avait belle lurette que je les aurais tous
enfermé dans une cellule capitonnée, pour qu’ils puissent au
moins faire la cosette aux murs
rembourrés…
Pensive, j’atteignis le sixième étage sans m’en rendre
compte, et me dirigeai machinalement vers la troisième porte à
gauche. La poignée céda sans que j’aie à insérer la clé,
indiquant que Jodie était déjà rentrée. Je pénétrai dans le petit
hall d’entrée et hurlai mécaniquement le nom de ma
colocataire.
- Jodie ?
Je n’obtins aucune réponse. Mes pas me conduisirent alors
dans le salon, éclairé par le lustre sobre qui trônait au centre de
la pièce, accroché au plafond. Je balançai mon sac sur le canapé
avant que mon regard ne s’attarde sur chaque recoin de la
salle. Il s’arrêta brusquement sur une silhouette mince,
assise sur le rebord du balcon. Je mis un certain temps à
comprendre ce qui se passait. Jodie n’en était pas à sa
première tentative de suicide. Soudain affolée, je me précipitai
vers la baie vitrée, que j’ouvris à la volée.
Jodie se retourna dès qu’elle entendit le vacarme que je
venais de provoquer. Elle tourna vers moi son visage baigné de
larmes, et murmura :
- Ne t’inquiète pas. Je vérifiais juste que je n’avais
plus envie de mourir…
- Idiote, soufflai-je.
Elle m’adressa un sourire qui se voulait rassurant, mais je
n’étais guère convaincue. Je me forçai à demeurer immobile,
tandis qu’elle observait la valse neigeuse qui avait repris
de plus belle. Silencieuse, je regardai un flocon se perdre dans le
sillon de larmes qui m’acculait son visage.
- Sais-tu pourquoi la neige est blanche ? Demandai-je
alors.
- Je l’ignore, répondit-elle, mais je sais que je la trouve
belle…
N’ayant en réalité pas la moindre réponse à ma question, je
ne pus qu’opiner silencieusement et observer le spectacle
dansant monochrome dépeindre la pâle vision du monde qui
s’étalait sous nos yeux.
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Voilou, un chapitre de plus en ligne. J'espère que vous êtes pas
trop pomé niveau personnages, que je n'ai perdu personne en route
xD Maintenant que j'ai assez écrit (mine de rien il est long ce
chapitre O_o) et bien c'est à votre tour ! Allez courage voyons
xD
Et sinon à part ça, j'ai supprime le mot de passe, par ce que je ne
compte ni me faire publier, ni écrire le roman du siècle, donc je
pense que tout le monde a le droit d'accès à ce blog
^-^
Bref, je vais pas m'étaler plus longtemps sur le sujet, bonnes
fêtes à tous =D
Bisouuuus, Miza.