Bienvenue  posté le jeudi 02 octobre 2008 00:05

 

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Reflet d'un Songe

"Trois perles nacrées, nichées au coeur même d'un unique collier..."

 

 

 
- Mélyne -

 

J’ouvris les yeux et le silence me répondit. Tout restait sombre autour de moi. J’essayai de me remémorer les raisons de cette étrange situation, mais rien ne me revenait, en dehors d’un néant étourdissant. Je laissai la réponse du silence engourdir mes sens, avant de m'abandonner de nouveau aux ténèbres apaisants.

     Un soupir s’échappa de mes lèvres. Inconscient. Insouciant. Echo parfait à la solitude grandissante qui semblait avoir définitivement détraqué l’équilibre de ma vie... Une note métallique résonna dans le lointain, symbole absolu de cette plénitude trop longtemps recherchée. Dernier espoir d’une douleur disparue. Contradiction éclatante d’un désespoir continu… 

Ai-je une fois souhaité ma mort… ? Peut-être bien…

Sans doute l’ai-je même déjà rencontrée, au hasard d’un couloir.

             Rappelle-toi, ce jour là, il pleuvait…

 

 Mizanam

 

 Edit du 19/12: Petite modif' du prologue (sur la fin surtout !)

 

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Mises à jour :

 * Prologue (27/10/08)        

 * Chapitre I (09/11/08)     

 * Chapitre II (21/12/08)     

* Chapitre III (15/02/09)   

 * Chapitre IV (à venir)       

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Prologue  posté le lundi 27 octobre 2008 23:55

 

 

 

- Mélyne -

 

La neige tombait à gros flocons. C’était un soir d’hiver, comme il en existait des milliers. Triste, froid, horriblement morne. Un soir comme je savais si bien les détester. Sans doute parce que j’avais la sale habitude de les associer à des passages de ma vie que j’aurais préféré oublier. Bien que tirer ce trait n’est jamais été dans la mesure de mes moyens. Pas que je fusse faible, ou particulièrement lâche. Non, j’avais tout simplement peur d’oublier. De dire définitivement adieu à mes souvenirs, afin de mieux parvenir à les enterrer dans un recoin isolé de ma mémoire. Je n’arrivais même pas à trouver mon comportement déplorable, puisqu’il n’en affectait que très rarement les personnes qui m’entouraient. J’avais toujours tout gardé pour moi. Un jour peut-être, finirai-je pas craquer et déverser sans retenu ces torrents de sentiments contradictoires qui me submergeaient. Mais pas maintenant. Je n’en avais pas le courage…

Mes lèvres s’étirèrent en sourire triste. D’humeur maussade, je n’arrivais pas à arracher mon esprit à ces pensées irritantes. Manque évident de volonté, mais la fatigue qui m’assomait en ce moment même ne faisait définitivement rien pour arranger l’état des choses. Recroquevillée sur le canapé, face à la fenêtre derrière laquelle un blanc laiteux s’étendait à perte de vue, je fixais d’un œil ennuyé la valse neigeuse. Des bourrasques de vent venaient taper de temps à autre contre les carreaux, déjà malmenés par l’écoulement du temps, comme en témoignait la longue estafilade qui recouvrait l’une des deux parois vitrées. Je laissai mon regard se promener le long de la cicatrice de verre, tandis que je tentais de faire le tri dans mes pensées tourbillonnantes. Je revoyais furtivement des scènes, des mots, des gestes qui firent partis à un moment ou un autre de ces choses inhérentes à l’innocence de l’enfance et contre lesquelles je n’arrivais décemment pas à maintenir une quelconque emprise…

Je me revoyais encore hurler pour un rien, chanter à tue-tête, embêter mes camarades ou bien rire à gorge déployée comme toute gamine heureuse de vivre. Cependant, ces images ne s’attardaient dans mon esprit que quelques brèves secondes, avant de s’évanouir à nouveau dans le flou grandissant du passé. Ma mémoire me faisait défaut et désormais seuls demeuraient inaltérables les moments pour lesquels ma propre horreur n’avait d’égal que mon envie de les rayer de ma conscience. En vain…

C’était lors de mes cinq ans que commençaient mes premiers véritables souvenirs. Les plus nets et précis. Comme si tous les détails que quiconque aurait choisi d’oublier étaient gravés à jamais au fer rouge, aux tréfonds de ma mémoire. Indélogeables et éternels. Etions-nous vraiment capable de contrer l’emprise de nos erreurs passées ? Question effroyable mais inévitable. On ne jouait pas avec le destin, on lui laissait simplement le soin de jouer avec nous. Sans doute même, que j’eusse été le meilleur de ses jouets dès mon plus jeune âge…

A cinq ans, ma vie débutait déjà près d’une mare de liquide écarlate, sombre et poisseux. Et avec elle, j’apprenais la signification effrayable du mot « mort »… C’était un savoir trop lourd à porter à cet âge là, et j’avais pourtant appris à vivre avec, en m’en accomodant au mieux. Au fil des années, j’avais même développé cette connaissance abstraite, ce synonyme de fin et de renouveau. Je l’avais perfectionnée, cotoyée. Désormais, j’essayais seulement de lutter contre l’envie de partir seule à sa rencontre. Parce que j’avais l’impression que ce lien qui me liait à cette réalité inévitable n’avait jamais aussi fort qu’aujourd’hui. C’était stupide, mais l’idée me séduisait. Si cela me permettait de faire enfin disparaître cette douloureuse impression de vide en moi, alors pourquoi pas ?

Cela faisait plus de trois mois que j’étais plongée quasi en permanance dans un mutisme volontaire, mais jamais l’idée de suicide ne s’était imposée avec autant de force et de puissance. Je me sentais faible. Risible. Je me refusais simplement au monde. Aurais-je réagis différemment si celui-ci ne s’était pas écroulé sous moi ? Un dernier soupir s’échappa de mes lèvres entrouvertes. J’étais en train de me résoudre à abandonner une partie que je savais déjà perdue d’avance.  De toute évidence, mon apathie forcée me tirait de plus en plus vers le bas, alors à quoi bon maintenant d’essayer de crever la surface ? Je n’étais plus rien que ce bateau à la dérive, auquel on aurait enlevé la proue. Sans cette pièce maitresse, la vie se révélait d’une fadeur effroyable. Presque stupide…

Je fermais les yeux et resserrai l’étreinte autour de mes jambes. Les visages défilèrent devant moi, images souriantes de personnes chères. Certains étaient partis, d’autres avaient simplement et purement disparus, et d’autres encore n’avaient juste jamais su pardonner. Mais peu importait, ils avaient été là, et c’était pour moi le principal…

Une vague de chaleur se propagea dans tout mon corps et atténua les frissons qui parcouraient de temps à autre mes membres. Je ne les avais pas oubliés. Quels qu’ils soient. Où qu’ils soient.

Je ne les avais pas oubliés, et ça me faisait mal…

 

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Voili voilou, j'en conviens ce prologue n'est pas le plus long que la planète ait connu, mais il s'agit en fait plus d'une mise en situation. Je n'avais pas envie d'écrire 300 lignes juste pour tourner autour du pot. Puis vous verrz que le premier chapitre est plutôt très éloigné de ce blabla suicidaire xD.

Modification effectuée, normalement le prologue ne devrait plus changer, mais comme je suis une éternelle insatisfaite (surtout en ce qui concerne mes écrits ^^") il ne faut jurer de rien xD.

En espérant que ça vous plaise.

Bisouus, Mizanam

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Chapitre I  posté le dimanche 09 novembre 2008 13:20


- Une année auparavant -

- Mélyne -

 

Les bras croisés sur la table, le visage partiellement dissimulé derrière une masse de cheveux sombres retombant en cascade devant mes yeux à demi-clos et la tête paresseusement calée sur le dos des mains, j’écoutais le prof déblatérer inlassablement et débiter son cours, sans même se soucier de savoir s’il parvenait à captiver son auditoire. Sa voix grave et bourrue correspondait parfaitement à l’image que l’on pouvait se faire de ce personnage ventripotent, tout aussi mal rasé que cerné jusqu’au milieu du visage. L’enseignant type au summum de sa plus grande période dépressive, voila qui ne pouvait que me conforter dans l’idée actuelle que je me faisais de la vie et de ses plaisirs…

Pour agrémenter la séance d’une détestable touche de lassitude supplémentaire, le cours se révélait être d’un ennui mortel proche de la lecture d’un « Oui-oui va à l’école », lu au coin du feu un soir de décembre. Malheureusement pour moi, ces leçons constituaient l’une des matières essentielles à l’obtention de mon professorat. Je m’efforçais donc – bon grès, mal grès – à écouter ces élucubrations avec attention, sans vraiment faire l’effort nécessaire afin d’essayer de les comprendre.  

Je soupirai doucement, agacée par mon propre comportement. A 21 ans révolus, il était pour moi plus que temps d’apprendre à m’investir dans le futur, sous peine de finir le reste de ma vie à me lamenter sur mon sort, définitivement coincée entre un carton usagé et un sac poubelle débordants de détritus.

L’esprit embrumé, je fis un effort démesuré pour m’intéresser aux babilles lamentables du professeur, pour finalement vite m’apercevoir qu’il était impossible de suivre plus de deux phrases sans perdre irrémédiablement le fil de l’histoire. Sans doute principalement parce que le hareng amorphe qui se tenait au centre de l’estrade avait autant de charisme qu’un poisson rouge et bégayait presque un mot sur deux. Parvenir à assimiler par quel miracle Newton était parvenu - quelques trois cents ans plus tôt - à prouver l’exactitude de je ne sais quelle trouvaille scientifique révolutionnaire, se transformait rapidement pour moi en un véritable défi linguistique.

Dans le fond, si je faisais l’effort de retranscrire et décrypter l’essentiel du message, le cours se révélait sous une clarté plus qu’évidente, mais à moins d’avoir un dictionnaire baragouin-français à ma disposition dans la minute qui suivait et une volonté masochiste surhumaine, je ne voyais vraiment pas comment me tirer convenablement de cette situation tout ce qu’il y avait de plus exaspérante pour tout étudiant normalement constitué.

A quoi bon s’évertuer à interpréter ce qui ne paraissait pas vraiment en mesure de l’être ? Je n’avais rien de la réincarnation moderne d’Einstein. Tout au plus, j’étais encore bonne pour un après-midi de perdu au fin fond de la bibliothèque municipale, coincée entre deux rangées de livres poussiéreux et surveillée du coin de l’œil par l'archiviste vociférant au moindre murmure déplacé. Rien qu’à l’idée de cette perspective réjouissante, un rictus dégoûté s’invita quelques secondes sur mon visage, pour finalement laisser place à l’habituel air impassible qui ne me quittait que trop rarement …

Renfrognée, je finis quand même par plisser le nez afin d’essayer d’extérioriser cet agaçant sentiment d’incompréhension chronique. Cette moue boudeuse caractérisait principalement ces moments d’intense frustration, durant lesquels je me sentais totalement dépassée par le cours des choses et que je détestais par-dessus tout. Ces temps-ci cela m’arrivait si régulièrement que je commençais sérieusement à remettre en question le fait que les rides ne puissent pointer le bout de leur nez avant la trentaine bien tassée. C’était d’ailleurs devenu un sujet si préoccupant pour moi, que j’avais récemment doublé mon temps quotidien passé devant le miroir. A ce rythme là, il me faudrait bien peu de temps avant que je ne me transforme en une idiote superficielle, imbue de sa personne et amoureuse de son propre reflet. Tout serait tellement plus simple si l’ours bedonnant qui nous servait de professeur pouvait  attenter à ses jours pour nous permettre enfin de suivre un cursus scolaire correct, et accessoirement, de sauver mon visage d’un vieillissement précoce…

Un bref soupir s’échappa de mes lèvres tandis que je griffonnais lascivement sur ma feuille de cours, imprimant ça et là de vagues gribouillis informes sur le papier. C’était de loin la meilleure manière que j’avais trouvée pour traduire le plus discrètement du monde ma névrose actuelle. Je laissais simplement à ma main le soin de disperser mes humeurs, qui s’écoulaient doucement à travers l’encre bleutée, afin de fuir quelques brèves secondes la réalité de cet endroit d’une moiteur insupportable…

- Melynouchette ? Murmura soudainement une voix grave et familière, embrun d’une touche de sarcasme.

Tirée brusquement de mes pensées rêveuses par l’intervention de mon voisin de droite, je relevai la tête et la secouai brièvement afin de me remettre les idées en place, avant de jeter un regard assassin à l’enquiquineur en question. Il me dévisageait, comme à son habitude, en ricanant bêtement tout en moulinant dans le vide, comme pour agrémenter sa prestation d’une flagrante touche de ridicule.

- Quoi ? Crachai-je, agacée par ses éternelles pitreries.

Ma réplique et mon ton sec n’eurent pour effet qu’accentuer son idiotie jubilatoire. Ses magnifiques yeux lagons camouflés derrière ses mèches folles, il tentait vainement de dissimuler son hilarité derrière un semblant de sérieux pittoresque. Tentative tout aussi veine que parfaitement inutile…

- Romain, essaye de m’oublier, rien que deux minutes…, soufflai-je, excédée.

Pour toute réponse, je dus me contenter d’une ébauche de sourire que je ne pus m’empêcher d’interpréter comme une grimace de mauvais goût. Romain était quelqu’un d’exagérément expressif, qui avait la mauvaise habitude de dialoguer à grand renfort de gestes et mimiques en tout genre, et pour la plupart incompréhensibles…

A cet instant précis, littéralement incapable de lui répondre quoi que ce soit de réellement sensé, j’hésitais donc fortement entre l’irrépressible envie de le renvoyer paître avec toute l’incroyable délicatesse qui me caractérisait, ou bien lui exprimer mon besoin immédiat de silence d’un radical coup de pied dans le tibia. Je n’étais pas de nature violente, mais j’avais toujours pensé que certaines fins justifiaient les moyens. Je croyais même que Romain à lui seul était en mesure de justifier tous les déclenchements de guerres atomiques du monde…

Ce fut finalement une nouvelle remarque incongrue et déconcertante quasiment hurlée dans l’immensité de la pièce qui motiva mon choix. Afin de le faire immédiatement taire, je lui expédiai un rapide coup de coude entre les côtes, alors que je couvrais sa bouche d’une main ferme pour empêcher au moindre petit gémissement de douleur ou de protestation de s’échapper de ses lèvres. Il me lança un regard furieux, que je pris grand soi d’ignorer superbement.

Peinant à reprendre son souffle, que je lui avais coupé net, il écarta sans ménagement mon bras et inspira longuement en fronçant les sourcils, visiblement contrarié.

- Tu veux ma mort ? Lança-t-il d’un ton brusque.

- Crois-moi, il y a même des fois où j’en rêve la nuit...

Il me lança un regard surpris, et une interrogation muette naquit dans ses prunelles bleues. J’éludai sa question silencieuse d’un geste las de la main et entrepris d’inaugurer réellement ma feuille par la seule phrase que j’étais jusqu’alors parvenue à capter du début à la fin. Rien de bien utile à la compréhension du cours, juste un vulgaire gargouillis vocal retranscrit sur du papier quadrillé.

Je fixai un instant mon écriture, attirée par l’inutilité de mon geste. Décidément, aujourd’hui je n’étais bonne à rien. Pas même à rédiger correctement. Aux lettres informes se mêlaient des flèches directionnelles griffonnées en tout sens. Un zéro s’était vu transformer en personnage disgracieux aux yeux globuleux, et une langue de serpent s’était mollement greffée à la base d’un huit de chiffre. Je réalisai avec effroi que ma copie n’avait rien d’un cours aux annotations de physique, mais s’apparentait plutôt à un brouillon d’un élève plus que médiocre en arts appliqués. Je souris à cette pensée et me promis de montrer mon chef d’œuvre à l’artiste qui sommeillait en ma colocataire blonde. Elle et son penchant pour les typographies difformes sauraient bien quoi faire de cette monstruosité écrite…

Après avoir jeté un énième coup d’œil à Romain pour m’assurer qu’il ne tentait rien d’absolument stupide, je repris ma position de marmotte, la tête enfuie aux creux de mes bras. Je fermai les yeux et focalisai mon attention sur la voix désagréable et austère de l’enseignant, dernier rempart à la soudaine fatigue qui venait de s’abattre sur moi. Je m’interdis à tout sommeil, songeant qu’il faudrait sérieusement que je réajuste mes heures de couché, mais ne bougeais pas pour autant. J’étais bien ainsi, immobile et seule en compagnie des paroles incompréhensibles du prof.

Son discours rébarbatif finit cependant par se faire de plus en plus lointain, si bien que le son de sa voix ne devint plus que murmure. Je n’étais pas en train de m’endormir, seulement  de déconnecter totalement, chose fréquente à laquelle je n’accordais plus vraiment la moindre attention. Voila en réalité ce que j’étais, constamment dans la lune. Je flirtais perpétuellement avec les nuages brumeux de  mes songes idiots. Mes pensées étaient de loin mon meilleur moyen d’évasion en cas de discours soporifique…

- Debout Mélyne !

Et Romain de loin mon plus sûr moyen de retour fracassant à la réalité des choses... Sans s’encombrer de fioritures ou tenter de savoir s’il venait de me déranger dans une phase critique de méditation, il me saisit le bras et me souleva de ma chaise sans manquer de me secouer en tout sens. Je poussai un cri de protestation, quand mes yeux se posèrent sur le reste de la classe qui s’éloignait d’un pas pressé.

- Combien de temps ? Demandai-je instinctivement tout en fourrant d’un geste brusque mes affaires dans mon sac noir dès qu’il m’eut lâché.

- Un tout petit quart d’heure. Tu as fait soft aujourd’hui, me répondit-il en haussant les épaules, l’air désintéressé.

Je poussai un soupir exaspéré et emboitai le pas à mon ami qui s’éloignait déjà. J’avais beau me répéter encore et encore qu’il fallait que je suive le cours sans en perdre une seule miette, j’avais jusqu’à maintenant, toujours été incapable de tenir un seul après-midi en amphithéâtre sans m’embarquer dans de sottes rêveries sur lesquelles je n’avais en définitive pas le moindre contrôle. Ces siestes par intérim me garantissaient une forme épatante jusqu’à tard dans la soirée, mais paradoxalement m’incitaient à repousser l’heure d’aller me glisser dans mon lit. Une sorte de maudit cercle vicieux en somme. Je ne pouvais m’empêcher de trouver ça remarquablement ridicule. Il ne faisait aucun doute que mon manque évident de volonté, pour ces choses que je considérais comme particulièrement futiles, finirait un jour par avoir raison de moi. J’avais décidément si peu de considération pour le sommeil que cela terminerait irrémédiablement par me nuire…

Chassant ces idées de ma tête, je suivis Romain à travers les couloirs sans piper mot. De nature peu bavarde, je détestais parler pour ne rien dire, ce qui à l’inverse, était l’une des devises principales de mon ami. Etrangement, il semblerait qu’en ce moment même le moulin à parole qui lui servait habituellement de bouche eût déclaré grève. Chose dont je ne pus que me réjouir intérieurement… Sans me préoccuper davantage des raisons de ce silence bienvenu, je continuai à le talonner, lui laissant le soin et la responsabilité de nous sortir du bâtiment.

Après avoir longé une dizaine de corridors et dépassé les quelques rares élèves qui flânaient nonchalamment dans les couloirs, adossés contre les radiateurs blanc fixés aux murs, nous arrivâmes devant la grande porte vitrée donnant sur l’extérieur. Un vent plus frais que froid me caressa le visage dès que je fus sortie de l’édifice bétonné. Instinctivement, je resserrai les pants de mon manteau et réajustai le nœud de mon écharpe. L’hiver touchait à sa fin, mais personne n’était encore véritablement à l’abri d’un rhume malvenu. Comme insensible aux températures peu clémentes, Romain continua sa route sans se préoccuper outre mesure de sa chemise volontairement laissée ouverte. Le torse ainsi découvert, protégé en tout et pour tout d’un unique tee-shirt grisâtre, il bifurqua à gauche à la première intersection, et je l’imitai en essayant de m’emmitoufler d’avantage dans mon châle en laine. Il s’immobilisa en arrivant à un passage piéton tandis que les voitures démarraient en trombe, et détourna délibérément le regard quand je fus arrivée à sa hauteur.

- Un problème tête de nœud ? T’es pas très bavard depuis que tu m’as secouée comme un prunier à la fin du cours…

Il se passa rapidement une main dans les cheveux, accentuant encore davantage le désordre qui régnait déjà dans sa crinière châtain.

- Les morts ne sont pas censés parler, cingla-t-il sans plus d’explications.

J’écarquillai les yeux d’étonnement et éclatai d’un rire franc. J’oubliais bien trop souvent à quel point cet idiot, sous ses airs de faux calme, était susceptible. Avouer le plus naturellement du monde au beau milieu du cours que sa mort m’emplirait d’une joie sans limite si elle était en mesure de m’accorder une minute de silence supplémentaire n’était vraisemblablement pas le meilleur moyen pour l’empêcher de se glisser dans le rôle de l’homme vexé dans sa plus virile fierté. Un sourire narquois se dessina sur mes lèvres, et je réprimai un nouvel éclat de rire.

- Arrête de prendre toutes mes répliques au pied de la lettre, déclarai-je, amusée.

- J’y penserai, maugréa-t-il.

Après un ultime haussement d’épaule, je m’engageai sur le passage piéton d’un pas désinvolte avant qu’il n’est eu le temps de réagir, et m’enfonçai déjà dans une ruelle étroite, sombre et familière. Romain m’interpella aussitôt de son éternelle voix grave :

- T’habite pas par là ! Crut-il bon de me rappeler, visiblement grincheux.

- Merci, je suis encore capable de me souvenir du chemin du retour ! Mais je ne veux pas rentrer tout de suite…

- Et ? Demanda-t-il en se frottant pensivement le menton, ayant déjà une petite idée sur la réponse à sa question.

- Et je t’invite à boire un coup, répondis-je en souriant.

- Si je refuse je suppose que tu m’attaches avec la première corde venue et que tu me traînes dans toute la rue à même le sol…

- Tu as tout deviné, m’exclamai-je en l’entrainant par le bras.

Ne trouvant rien à redire, il m’emboîta le pas, résigné. Il savait pertinemment où j’avais l’intention de me rendre, habitué à me voir de temps à autre modifier l’itinéraire du retour, tout comme il savait que mon éternel entêtement lui interdirait tout autre option. Ce faisant, il n’avait en définitive guère le choix.

Nous passâmes devant les nombreux magasins qui bordaient la ruelle sans pourtant nous attarder sur les enseignes. Arrivés à une nouvelle intersection, je tournai brusquement à droite et m’engouffrai dans une impasse étroite pour finalement m’arrêter devant l’écriteau d’un petit bar, au cadre tout aussi rouge que la façade de l’établissement. Tirant Romain par la manche, comme pour lui rappeler qu’il n’avait pas la possibilité de s’enfuir, je pénétrai dans le petit pub. Une douce chaleur fit s’empourprer encore davantage mes joues déjà rosies par le froid. Crachant un dernier nuage de vapeur, Romain referma la porte derrière lui et se frotta les mains tout en s’avançant à pas feutrés vers le comptoir, auquel j’étais déjà accoudée.

- A boire ! M’écriai-je.

Le barman crut bon d’économiser sa salive et me balança avec force son torchon humide en pleine figure. Arrachant l’objet collant de mon visage, je foudroyai l’impertinent du regard.

- C’est comme ça qu’on accueille ses clients ?!

Un sifflement remontrant me tint lieu de réponse. Derrière une masse de cheveux aussi noirs que les miens, le barman releva la tête, révélant le sourire satisfait qui illuminait son visage. Ses yeux sombres et moqueurs se posèrent sur moi, avant qu’il ne se décide enfin d’ouvrir la bouche.

- Mélyne, t’es pas chez mémé ici, alors tâche de passer pour une adulte responsable, et pas pour la gamine de 5 ans d’âge mentale que tu incarnes quotidiennement.

Avant même que je m’en aperçoive, le morceau de tissu humide avait déjà effectué le chemin du retour pour venir se poser violemment au sommet du crâne de mon interlocuteur.

- Noah, t’es vraiment un crétin fini !

Celui que je considérais comme mon frère me lança un regard désespéré et s’approcha prudemment du comptoir sans prendre commande. Il s’avança jusqu’aux étagères et s’empara d’une bouteille de sirop de menthe.

- Alors, murmura-t-il pour lui-même, un diabolo menthe pour la gamine écervelée et un expresso pour le pantin amorphe qui l’accompagne, comme toujours...

Romain, forgé par l’exercice de l’habitude, ignora superbement la remarque, depuis déjà longtemps familiarisé avec les appellations douteuses du jeune homme ; tandis que je ne pus m’empêcher d’observer l’emmerdeur qui se disait être mon frère d’un œil critique et avisé.

Grand et bien bâti, les muscles de ses bras jouaient habilement sous la chemise noire qu’il portait, tandis qu’il remplissait mon verre avec attention. Il se pencha pour s’emparer de la limonade qui trônait au milieu du frigo et repoussa sa crinière sombre en arrière. Je m’attardai sur ce dernier détail. J’avais toujours été frappée par la ressemblance entre nos chevelures alors que le lien qui nous unissait, d’un point de vue familial, n’était pas véritablement fraternel. Nous partagions le même sang, mais seulement de par nos mères respectives ; deux sœurs. En réalité, nous étions cousins...

Après le souvenir flou de la mort de mes parents à ma cinquième bougie, le reste de mon enfance s’était déroulée auprès de lui et de ses propres parents qui avaient acceptés de m’élever ; et j’avais finalement appris à les considérer peu à peu comme ma famille. Le sang ou la génétique m’importaient peu, seule l’affection que je leur portais avait une réelle signification à mes yeux. Ils avaient toujours été là, et c’était l’unique chose qui comptait vraiment…

Je commençais à m’enfoncer dans des souvenirs de plus en plus lointains et nostalgiques lorsque Noah me fit brusquement sortir de ma léthargie en déposant sur le comptoir, sans la moindre délicatesse, ma boisson ornée d’une paille multicolore. Je le gratifiai d’un hochement de tête discret et m’attaquai sans plus attendre à mon verre. Le liquide gelé fut englouti en un rien de temps, tapissant mon estomac d’une fraîcheur agréable. Qu’il vente, qu’il pleuve, qu’il neige ou bien que les températures atteignent des valeurs négatives inimaginables, rien ne m’empêcherait d’avaler mon éternelle boisson fraîche et mentholée. Soigner le froid par le froid, voila qui ne pouvait pas mieux correspondre à mon état d’esprit rocambolesque.

Je soupirai d’aise en reposant le verre sur le comptoir, alors que Romain en était toujours au stade ennuyeux du « je souffle sur mon café brûlant pour au moins avoir l’air idiot en attendant qu’il refroidisse ». Je réprimai la remarque cynique qui me venait immédiatement à l’esprit, et préférai détourner mon attention du jeune souffleur professionnel de boissons chaudes pour m’attaquer au cas de Noah, trop longtemps mis de côté.

- Le torchon te sied vraiment à ravir…, murmurai-je ironiquement après avoir une nouvelle fois rapidement détaillé sa tenue.

- Mélyne, laisse mes goûts vestimentaires tranquilles, tu seras bien gentille, répondit-il de son éternel ton calme en déposant une grande tasse vide dans le lave-vaisselle.

- Une semaine que je ne t’ai pas vu, et tu trouves encore le moyen de m’interdire d’être chiante. T’es vraiment sans cœur, bougonnai-je.

Excédé par mes propos, mon frère leva les yeux au ciel comme pour le prier de me transformer en petit tas de cendre, avant de poser sur moi sson regard noir emprunt de cette immuable sérénité qui ne faisait que contredire perpétuellement ses dires et ses gestes. Le contraste même d’un calme salutaire soigneusement dissimulé derrière un personnage au verbiage tout aussi loufoque qu’expéditif.

Un sourire mi-figue, mi-raisin vint épouser la forme de mes lèvres alors qu’il retournait déjà à ses occupations sans se soucier d’avantage de ma personne. Je ne pouvais pas le blâmer de faire correctement son boulot, mais qu’il n’ait rien de plus à ajouter après une semaine d’absence ma laissait sur le cœur un arrière-goût amer que je n’étais pas vraiment en mesure d’apprécier.

C’était ainsi qu’une moue boudeuse se greffa quelques secondes sur mon visage, avant d’être remplacée par une impassibilité volontaire. Je posai mon coude sur le comptoir et laissai ma tête retomber lourdement sur ma main. J’observai mon frère débarrasser une table et encaisser la note d’autres clients avec détachement. Je n’étais pas venue ici pour m’ennuyer à mourir, mais avec deux couples inconnus relégués au fond du bar, un alcoolique silencieux penché sur sa bière qui disparaissait trop vite à son goût, un ami muet obnubilé par son café et un frère aux abonnés absents dès qu’il s’agissait de porter un tablier et un décapsuleur, je n’avais pas d’autre choix que de prendre mon mal en patience en attendant que l’animation soit enfin au rendez-vous…

La faible musique qui émanait des enceintes, et que je n’avais jusqu’alors pas remarquée –trop occupée à chercher un moyen de faire réagir mon frère - parvint jusqu’à mes oreilles et attira mon attention. Un refrain familier se fraya un passage dans ma mémoire et j’identifiai immédiatement le morceau. Tout en fredonnant innocemment les paroles, je fermai les yeux pour mieux savourer la chaleur qui s’en dégageait. Dieu que j’aimais ce groupe !

« Ouvre les yeux quelques secondes. Entrevois, écoute et apprends ! »

Un vacarme fracassant suivi d’un épouvantable juron s’éleva depuis la rue. Je pris soin d’ignorer ce brouhaha toxique et continuai de chantonner ces paroles que je connaissais sur le bout des doigts.

« Profite de cette dernière bouffé d’air avant de retourner dans ton quotidien étouffant »

De nouveau un bruit monumental se répercuta dans tout l’établissement. Agacée, je redoublais d’attention et me concentrai davantage sur l’air apaisant du morceau. Quant à Noah, intrigué par ce soudain boucan, il se détourna brièvement de sa vaisselle et me lança un regard qui en disait déjà long sur la requête qu’il allait me formuler.

- Va voir s’il te plait !

- C’est pas marqué « la Poste » sur mon front, ripostai-je immédiatement avec la ferme intension de rester le cul collé à ma chaise et la tête entremêlée dans les notes délicieuses.

- Non en effet, c’est marqué « j’obéis à mon frère sous peine de devoir payer cash les dettes en diabolo menthe que j’ai accumulé ces trois derniers mois ».

- Crétin, rétorquai-je à cours d’arguments.

- Merci pour ta bienveillante coopération, ricana-t-il, satisfait.

Frustrée de m’être faite avoir de façon si grotesque et contrainte d’obéir, je me levai en prenant bien soin de traîner le plus possible pour traduire ma réticence. Je me dirigeai donc d’un pas lent et mou vers la porte, et murmurai encore les paroles de la chanson qui continuait de balancer sa mélodie, imperturbable…

« Ce n’est rien… »

Je posai une main sur la poigné, que j’actionnai d’un geste las. Le battant s’ouvrit à la volée et une silhouette me percuta de plein fouet. Légèrement sonnée, je relevai la tête pour faire face à l’imbécile qui avait osé me sortir de ma léthargie musicale en plus de manquer m’assommer. Mon regard se posa alors sur un visage chaleureux encadré d’une masse de cheveux blonds, soulignés par deux grands yeux bleus. Un sourire aux coins des lèvres, Nolan me dévisagea et fredonna quelque chose si bas que je fus la seule en mesure d’entendre ses mots…

« Ce n’est rien…

Rien de plus qu’une chanson d’amour émanant d’un dépotoir… »

 

________________________________________________________________

 

Je crois bien que je n'ai jamais publié un texte aussi long, aussi vite ! Comme quoi faut bien un début à tout X) Bon et maintenant que j'ai joué mon rôle, c'est à votre tour de jouer le votre. J'aimerais avoir votre opinion, et pas seulement "Aaah j'aime bien" ou "Bouh j'aime pas" mais quelque chose de construit que je puisse avoir une idée de ce qui va ou de ce qui ne va pas et que je puisse avoir un point de vue général.

Voilou je crois que j'ai fait le tour, j'espère que ça vous a plus !
Bisouus all, Mizanam.

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Chapitre II  posté le dimanche 21 décembre 2008 03:32

 

 

- Mélyne -

 

La cigarette encore fumante roula indolemment jusqu’à moi, et arrêta sa course lorsqu’elle rencontra le cuir recouvrant l’avant de mes bottes. Je restai le regard braqué vers l’objet incandescent, indécise quant à l’attitude à adopter. Je détestais la clope, ou tout ce qui avait le malheur de s’y rapporter. Mon raisonnement s’étendait également au cas de l’utilisateur, bien que je ne trouve vis-à-vis de la personne beaucoup moins de critiques directes à formuler. Principalement parce que mes éternels avertissement, jugés habituellement plus bruyants qu’efficaces, passaient directement à la trappe, sans jamais n’avoir été pris en compte…

Après avoir rejeté ces pensées parasites loin de mon esprit, je pris soin de dévisager l’idiot platine qui me faisait face, et dont le sourire hypocrite trahissait l’évidente volonté de se désolidariser des faits et de la possession de ce poison goudronné. Fronçant le nez dans l’espoir de faire définitivement disparaître l’odeur rance qui flottait désormais dans l’air, je me penchai et ramassai le restant de cigarette qui moisissait à mes pieds avant de le brandir sous le nez de Nolan, qui fixa l’objet en question d’un air innocent.

- Chanteur de merde, crachai-je.

Nolan se contenta d’hocher la tête. Sa crinière blonde ondula légèrement et un sourire amusé illumina un instant son visage, soulignant l’impertinente beauté de ses traits. Une étincelle ravie brilla dans ses prunelles et accentua l’incroyable couleur bleue caractéristique de ses yeux. A le voir débarquer comme ça, on aurait pu croire qu’il s’agissait d’un ressortissant Suédois ou d’un quelconque pays d’Europe de l’Est. Seule sa totale ignorance sur la moindre des langues pratiquées dans ces états était en mesure de dissocier ses racines de toute appartenance ethnique.

De toute façon, Nolan se fichait pas mal de ses origines. Il les connaissait et le simple fait d’en prendre conscience ne l’empêchait pas de les fuir comme la peste, de façon à ce qu’elles n’interfèrent pas dans ce qu’il avait décidé de faire de sa vie. Leurs réalités n’avaient pas la moindre emprise sur son quotidien, et cela semblait lui convenir parfaitement. Il fallait admettre que peu de gens savaient qui il était et d’où il venait réellement. Et au fond, si lui-même avait été en mesure d’effacer définitivement cette vérité dérangeante de sa mémoire, je crois qu’il l’aurait fait sans hésiter. Au jour le jour et sans un regard en arrière, c’est comme ça qu’il avait appris à avancer.

Interdite face à lui, je demeurais ainsi immobile. Apparemment lassé de voir sa cigarette lui chatouiller le bout du nez et le narguer impunément, Nolan m’attrapa le bras et se saisit de sa drogue légale avec une facilité déconcertante, pour la porter à ses lèvres percées d’un unique anneau d’argent. Il inspira une longue bouffée, avant de l’éloigner de sa bouche, qu’il maintint fermée, et de me toiser de toute sa hauteur, comme me défiant de tenter quoi que ce soit.

- Enquiquineuse, lâcha-t-il en m’expédiant alors en pleine figure un désagréable nuage gris et nauséabond.

Un instant, l’incontrôlable envie de lui coller une claque retentissante me traversa l’esprit. Un instant seulement… Avant que je ne rencontre à nouveau son regard brillant. La stupidité de mes sentiments à son égard ne fit immédiatement revenir sur ma position. Ne jamais frapper l’être aimé, en voila une bien belle philosophie... Un principe pathétique derrière lequel personne n’était pourtant véritablement en mesure de se murer, à moins d’avoir définitivement abandonné toute forme de conscience. Aurais-je vraiment perdu mon dernier rempart de lucidité ? Cette question me traversa l’esprit tandis que la réponse en découlant s’imposait d’elle-même, et que mon bras effectuait un aller simple vers la joue de mon interlocuteur… Qui stoppa mon geste d’une poigne ferme, sans même ciller. Comme toujours, ma force physique faisait pâle figure face à la silhouette musclée du jeune blond.

En position avantageuse, il m’attira à lui, et je subis le mouvement comme une vulgaire marionnette tout en ruminant ma frustration à voix basse.

- Ne l’abime pas trop, marmonna Noah depuis le bar. Elle peut encore être utile.

Je jetai un regard noir à mon frère, qui fit mine de ne pas s’en apercevoir. Nolan lui répondit d’un bref coup d’œil amusé. Cela faisait bien longtemps que ces deux là n’avaient guère plus besoin de mots, et leurs rares discussions se caractérisaient généralement par deux réflexions expédiées entre nombres de regards désapprobateurs ou espiègles lancés à tout va.

- Ce serait du gâchis, souffla-t-il finalement.

- Crétin, rétorquai-je en me jetant alors sur les lèvres de mon petit ami, tout en m’attendant déjà à un retour de flamme moralisateur au sujet des démonstrations d’affection en public.

Etrangement, il répondit sans se faire prier à mon baiser. Un instant déstabilisée par ce répondant inopiné, j’écarquillai les yeux, avant de reprendre rapidement une contenance. Nous restâmes un long moment ainsi, immobiles devant l’entrée du petit bar, glacés par les courants d’air froids s’insinuant à travers la porte. J’étais la première surprise par cet étonnant élan public d’affection et décidai donc d’en jouir un maximum. Lovée aux creux de ses bras, je profitai de la chaleur se dégageant de son torse duquel émanait une faible odeur de tabac.

L’endroit n’étant pas propice à toute autre forme d’intimité, je finis par me décoller à regret de lui. Il ne lâcha pas ma main, comme pour s’assurer que je n’avais pas l’intention de fuir ou de le laisser en plan, ce que me tira un regard tout aussi dérouté que suspicieux.

Secret, Nolan était quelqu’un d’éternellement impénétrable, et qui, la plupart du temps, ne se laissait jamais aller aux débordements affectifs. La simple pression qu’il exerçait en cet instant sur mes phalanges, après cet aussi surprenant baiser, était quelque chose d’assez exceptionnel pour être mentionnée. La relation que nous entretenions était simple, et sans effusions superflues.  En réalité, c’était une personne distante, à qui il arrivait fréquemment de se montrer froid, voire détestablement hautain envers nous. Et peut-être même plus particulièrement envers moi.

D’un naturel impulsif, c’était surtout un compagnon râleur régulièrement aux abonnés absents. Le pire dans tout ça, c’est qu’il ne l’avait jusqu’ici jamais nié. Cela faisait déjà belle lurette qu'il ne se posait lui-même plus la question. Plutôt étonnant lorsqu’on découvrait pour la première fois sa bouille d’ange insondable et revêche…

Mais aussi étrange que cela puisse paraître, c’est ainsi que j’avais appris à l’aimer, et que mes sentiments pour lui perduraient. Même si j’aurais quelques fois souhaité que certaines réalités aient pris une toute autre tournure…

En revanche, qu’il était amusant de voir à quel point la façade qu’il exposait au monde n’avait rien de semblable à ce qu’il était intérieurement et qu’il ne laissait transparaitre qu’en privé. Hormis envers et pour nous, Nolan était un gentil gamin de 24 ans, à la crinière blonde et au sourire ravageur. Rien de plus ou de moins que le chanteur charismatique d’un petit groupe populaire de quartier... A jouer ainsi la comédie en public, il permettait de faire peu à peu disparaitre les rares ragots qui courraient de-ci de-là, sans réels fondements. Pas de questions, pas de problèmes… Sans doute sa philosophie était-elle un peu abrupte, mais elle avait l’avantage de contenter la grande majorité des gens qui ne cherchait pas à en savoir plus sur lui. Que leur importait le fait qu’ils aient en réalité affaire à un jeune homme acariâtre qui se planquait derrière une hypocrisie outrancière ?

- Nolan bouge tes grosses fesses de l’entrée avant que je ne le fasse moi-même !! Gémit soudain une voix agacée derrière la porte.

Surpris, Nolan reprit immédiatement une certaine contenance et lâcha mon bras sans que la moindre trace de regret anime son regard. Habituée à cette étrange attitude quasi désinvolte, je me plaçai à ses côtés après avoir reculée d’un pas, en croisant les bras, alors que mes yeux se posèrent sur l’origine charnelle de l’avertissement.

Le visage rougi par le froid, probablement aggravé par sa chute sur le bitume, Gabriel apparut sur le pas de la porte, presque haletant. Quelques mèches folles de sa crinière châtain dansèrent lorsqu’il referma violemment le battant derrière lui, avant de nous détailler bizarrement. Sans ouvrir la bouche, il se détourna de nous et braqua ses iris verts sur mon frère, toujours affairé derrière le comptoir. Non loin de lui se tenait encore Romain qui sirotait enfin son café, volontairement sourd au vacarme ambiant qui régnait dans l’établissement. Il n’avait jamais vraiment eu une grande affinité pour cette joyeuse bande disparate.

- Noah ! Rugit-il. T’es vraiment un enculé de première ! C’est toi le con qui a eu l’idée de poser des piquets métalliques pour les vélos devant l’entrée ?

Mon frère stoppa net ce qu’il était en train de faire et dévisagea Gabriel qui s’égosillait et déballait un flot continu d’insultes toutes plus surprenantes les unes que les autres. Un sourire tout ce qu’il y avait de plus révélateur naquit aux coins des lèvres du jeune brun.

- C’était une expérience, plaisanta-t-il. J’étudiais le temps qu’il te serait nécessaire pour te prendre les pieds dedans en arrivant. Le résultat dépasse décidément toutes mes espérances !

Gabriel poussa un juron que je n’avais jusqu’alors jamais entendu de toute ma courte vie, et s’assit violemment sur l’un des hauts tabourets que comptait le comptoir, aux côtés de Romain, toujours soigneusement afféré à siroter son café. Il ne semblait pas vraiment à son aise, mais faisait son possible pour paraître décontracté. J’eus une pincée au cœur en songeant que je l’avais encore une fois traîné – plus ou moins de force – dans un endroit où se côtoyaient des personnes pour lesquelles il n’éprouvait pas une sympathie démesurée.

- Un jaune, formula Gab’ à l’intention de mon frère, me détournant ainsi de mon acolyte de cours.

Noah fronça les sourcils mais obtempéra sans faire la moindre remarque. Sans doute avait-il décidé de ne pas poursuivre davantage ses réflexions moqueuses face à la mine peu souriante de Gaby. Je ne pus qu’approuver silencieusement.

Je choisis de délaisser Nolan qui n’avait pas l’air enclin à faire quoi que ce soit, et m’assis à mon tour. J’entendis Gabriel ronchonner tout bas à côté de moi. Comme toujours, cette adorable andouille était d’une maladresse telle qu’il en devenait presque touchant. Le voir ainsi dépasser par les catastrophes involontaires qu’il avait une fâcheuse tendance à provoquer suscitait toujours chez moi une certaine compassion. S’il n’avait pas fait 1 mètre 90 et 80 kilos, il aurait sans doute pu passer pour un enfant en mal d’affection qui aimait juste attirer l’attention.

- Oublie-les, lui dis-je. Ce ne sont que des gros lourdauds avec le quotient émotionnel d’une cuillère à café.

Un sourire amusé naquit sur ses lèvres et il me dévisagea avec une sincère reconnaissance. Voir qu’il existait encore des personnes sensées pour lui témoigner une certaine forme de soutient devait sans doute lui remonter un minimum le moral. Bien que Gabriel n’ait fondamentalement pas besoin d’une tierce personne pour lui remettre du baume au cœur. C’était quelque chose dont son éternelle gaieté et sa bonne humeur légendaire s’acquittaient généralement très bien tout seuls.

- Tiens, ta boisson d’homme, ironisa Noah en déposant le verre devant son ami.

Je contemplais le liquide jaunâtre qui tourbillonnait lentement et en déduisit à la simple couleur que mon frère avait fait en sorte de diminuer la dose de moitié. Il savait mieux que quiconque que Gabriel et l’alcool ne faisait sensiblement pas bon ménage.

- Merci, grommela-t-il. Et ne compte pas sur moi pour te le payer celui-là !

- Je m’y attendais un peu, soupira Noah.

- Ça t’apprendra à poser des bouts de métal pourris sur le trottoir. Comme si les gens faisaient du vélo en plein mois de mars…

Gabriel continua seul, comme bien souvent, ce débat philosophique sur les problèmes liés aux bicyclettes en ville. Je l’écoutais d’une oreille distraite, alors que Noah se détournait déjà pour retourner à ses occupations.

Nolan, apparemment consterné par le monologue inutile de son ami, rejoignit mon frère derrière le bar, et s’approcha du lecteur CD.

- T’as rien à faire ici, lui rappela Noah. Avec ta délicatesse encore je vais me retrouver avec trois bouteilles cassées sur les bras.

- Ce n’est pas comme si j’étais un idiot maladroit ! Répliqua l’intéressé en jetant un coup d’œil en biais à Gabriel, qui releva immédiatement l’allusion.

- Bâtard, tu penses que je suis stupide ?

- Ça se voit tant que ça ?

Je réprimai tant bien que mal un éclat de rire devant le visage aussi hébété que déconfis du jeune batteur. Je détestais me moquer des autres, mais il existait certaines circonstances où ce genre de réactions spontanées était de rigueur.

Un instant, je crus que Gabriel allait lui jeter le contenu de son verre à la figure, mais il se rasséréna finalement. De toute façon, Nolan avait déjà déclaré cette histoire classée et lui tournait délibérément le dos. Il fouilla dans une pile assez imposante de CD gravés et dénicha rapidement celui qui lui convenait. Il le glissa automatiquement dans le lecteur après avoir enlevé le disque précédent. Encore une fois, la musique qui s’éleva m’était particulièrement familière. Décidément, il fallait bien admettre que le groupe que formait cette bande d’idiots décérébrés possédait un certain talent musical.

- Il faut avouer que je chante divinement bien, se vanta Nolan dès que les premières paroles s’élevèrent.

- Ouais c’est ça, bouda Gaby. Bah alors va faire carrière en solo et fous nous la paix.

- Soit pas jaloux, l’imbécile heureux. Quand on n’est pas doué, vaut mieux aller se noyer.

Las de ce dialogue de sourd, Gabriel haussa les sourcils et se retint de lui préciser que le chanteur n’était rien sans toute la partie instrumentale qui l’accompagnait. Au fond, il savait pertinemment que Nolan était conscient de cela. Entre eux, ces petites piques n’étaient rien d’autre qu’un jeu. Les mecs avaient toujours eu une façon particulière pour exprimer leur amitié, si forte était-elle.

Mon regard allait et venait entre les trois artistes en herbe, et mes lèvres s’étirèrent lentement pour former un sourire discret. En surface, rien ne permettait vraiment de leur trouver un quelconque point commun. Nolan était aussi blond que Noah était brun, et Gaby aussi exubérant que ses amis restaient secrets. Ils étaient tous si sensiblement différents, qu’il m’arrivait régulièrement de me demander par quel miracle ce groupe de musique était né. Ironiquement, il connaissait d’ailleurs un certain succès dans la région, bien que cela n’aille pas plus loin que quelques concerts donnés ça et là, dans divers bars branchés de plusieurs villes à proximité.

Plongée dans ma contemplation réfléchie, je mis un certain temps avant de remarquer l’absence du dernier membre, qui était pourtant si singulier, aussi bien sur le plan physique que psychologique, qu’il était impossible de passer à côté. Mais je le voyais si irrégulièrement que son absence ne m’avait pas frappée le moins du monde. Sébastian… Ce personnage à lui seul résumait la totale disparité qui existait au sein de cette joyeuse bande. Il était affreusement lunatique, insondable, et passait le plus clair de son temps à être désagréable. Mais le pire dans tout ça, c’est qu’il avait bon fond…

- Mélyne ? Demanda alors une voix que j’identifiai comme celle de Romain.

- Hum ?

- Je ne vais pas m’éterniser, tu rentres maintenant ou tu préfères rester ?

Je mis un certain temps à comprendre la question et la soudaine idée de devoir réfléchir me fut douloureuse.

- Non, non, j’vais rester, déclarai-je finalement après quelques secondes de réflexion.

- Comme tu voudras…

Il se leva et remit le tabouret en place. Aussi silencieusement qu’il était arrivé, il s’éloigna après avoir ébouriffé une ultime fois sa crinière châtain. Je me mordis la lèvre inférieure, regrettant presque de l’avoir amené ici. Je n’avais vraiment pas prévu qu’il se plongerait dans un mutisme pesant en contemplant son expresso, mais je comprenais que la présence des trois énergumènes ne devait pas l’aider à se décontracter. Question de feeling.

- Merci pour le café, lança-t-il avant de disparaître derrière la porte d’entrée.

- Y’a pas de quoi, maugréai-je à voix basse.

Nolan et Noah n’avaient même pas interrompu leur conversation, volontairement sourds à toute présence extérieure, et seul Gabriel détourna brièvement le regard pour voir d’où provenait cette soudaine perturbation sonore dérangeant la dégustation de son Ricard. Ces trois-là ne changeraient donc jamais ? Pour une fois, je parvenais à comprendre les raisons du mutisme agaçant de mon ami. Ma fâcheuse tendance à côtoyer ses dégénérés et traîner le pauvre Romain dans ce bar douteux n’était sans doute pas le meilleur service que je pouvais lui rendre. Je me demandais d’ailleurs pourquoi il acceptait toujours de venir, sans rechigner. Certes, la plupart du temps je ne lui laissais guère le choix, mais avec ces deux têtes de plus que moi, il lui était aisé de ce débarrasser de mon encombrante personne.

J’haussais les épaules en signe d’impuissance. Les hommes étaient quelques fois trop étranges pour que je m’attarde à tenter de connaître les raisons qui les poussaient à agir de la sorte. Il y avait bien longtemps que j’avais renoncé à essayer de comprendre pourquoi ils ne levaient jamais la lunette des toilettes pour aller pisser, alors si je devais en plus m’embarquer dans des interrogations existentielles encore plus tordues, je n’étais pas rendue…

Cependant, le simple fait de repenser à cette énigme hasardeuse, que j’avais jusqu’alors mise de côté, attisa de nouveau ma curiosité naturelle.

- Dis Gab ?

- Hum… Quoi ?

- Tu peux me dire pourquoi vous autres, les hommes, êtes incapables de penser à lever la lunette des toilettes ?

La question était sortie toute seule. La connexion qui s’était effectuée entre mon cerveau, mes pensées et la parole n’avait jamais aussi rapide et je m’étonnais de ma vivacité d’esprit. Quitte à résoudre un mystère intersidéral, autant le faire maintenant que j’avais l’idée en tête. Il fallait bien commencer quelque part…

Gabriel me dévisagea, partagé entre la surprise et l’incompréhension. Il ne s’attendait vraisemblablement pas à une question de si mauvais goût. Délaissant un instant son verre déjà à moitié vide, il me fit face après fait pivoter le tabouret sur son axe, l’air sérieux.

- Et vous, pourquoi vous sentez-vous obligées de redresser le tapis de salle de bain dès qu’il a le malheur d’avoir un demi pli de travers ?

Un point partout. Je n’avais pas envisagé les choses sous cet angle. J’émis un petit rire, déstabilisée par cette demi-réponse interrogative sur la folie ménagère féminine. Gabriel mêla son rire au mien et nous partîmes tout deux dans un délire surprenant sous le regard ahuri de Noah. Nolan quant à lui, ne daigna même pas nous accorder son attention, qu’il préféra orienter vers le choix judicieux d’un nouveau CD.

- C’est le diabolo menthe qui te fait cet effet ? S’enquit mon frère.

- Seulement votre façon de viser, rétorquai-je en m’esclaffant de plus belle.

Je tentai de reprendre mon calme – et accessoirement mon souffle – en me concentrant sur le marbre recouvrant la partie supérieure du bar. A ma grande surprise, cela ne me prit que quelques secondes. J’essayai de ne pas rencontrer le regard de Gabriel pour éviter une rechute, et décidai qu’il était temps pour moi de rentrer. J’aurais vraiment dû partir avec Romain, ça m’aurait évité de passer une nouvelle fois pour une folle…

- Ne t’inquiète pas, annonçai-je à mon frère en me levant, je ne vais pas faire passer ton établissement pour un asile plus longtemps.

- Sage décision, ricana-t-il.

- Au pire j’ai toujours mon tapis de bain à te présenter, pouffa Gabriel.

- Ce serait avec joie, mais une autre fois.

Il acquiesça, me sourit en laissant échapper un petit rire et retourna à ce dont il était occupé avant que je ne l’en détourne. Je me dirigeai vers la porte en agitant brièvement la main, alors que je savais pertinemment qu’aucun d’eux ne me prêtait déjà plus la moindre attention. J’avais pour habitude de devenir transparente dès que j’annonçais que je quittais les lieux. Je ne comptais pas sur mon frère pour me raccompagner, et encore moins sur Nolan pour avoir un geste compatissant envers moi. Je savais à quoi m’en tenir et ça me convenait parfaitement.

Je refermai donc mon manteau, et passai la porte. Le froid m’accueillit sans douceur et une bourrasque de vent gelé fit virevolter mes cheveux ébène en tout sens. D’un pas rendu vif par l’envie pressante de retourner dans mon appartement chauffé, je m’élançai sur le chemin du retour. Quelques flocons de neiges vinrent s’écraser sur mes joues rougies et se liquéfièrent à leur contact. Je n’avais pas imaginé que la température puisse tant diminuer depuis que j’étais entrée dans le bar.

Je traversai un passage piéton et bifurquai à droite à l’intersection suivante. Une nouvelle bourrasque de vent s’engouffra dans la rue étroite, étouffant le vrombissement puissant d’une moto sombre qui apparaissait derrière moi. Je m’attendais à la voir me dépasser à toute vitesse, mais à mon grand étonnement, elle ralentit l’allure et s’arrêta le long du trottoir, une dizaine de mètres devant moi. Je restai le regard braqué sur le dos recouvert de cuir du motard et avançai à pas prudents. Mon côté parano commençait à refaire surface. Je me méfiais des rues sombres et des phénomènes troublants qui pouvaient s’y passer, bien que cela me parusse plutôt, après réflexion, être une réaction des plus normales.

Lorsque j’arrivai à sa hauteur, sur mes gardes, le motard ôta son casque et deux yeux bleus, pâles à faire peur, se rivèrent sur moi. Inconsciemment je poussai un soupir de soulagement.

- Je te dépose ? Demanda Sébastian de son éternelle voix suave.

Jugeant la distance qui me séparait encore de mon domicile et la température actuelle, je ne fus pas longue à me décider.

- C’est si gentiment proposé…

Il m’adressa un sourire morne, remit son casque noir et s’avança légèrement pour que je puisse me glisser derrière lui. Je m’agrippai à sa taille et il démarra en faisant crisser violemment les pneus. Je connaissais Sébastian et son goût démesuré pour la vitesse, mais je fis un effort pour taire mon aversion de ce type de conduite sportive. A ce train là, je serai chez moi d’ici cinq minutes…

 Le vent fouettait mon visage et mes cheveux étaient projetés en arrière avec force. Je raffermis ma prise, me planquant plus fortement derrière lui en songeant que je ne portais pas de casque.

Le trajet se déroula dans un silence pesant qui me parut une éternité, mais à la vue du chiffre qu’indiquait l’aiguille du compteur, je doutais que nous fussions capables de tenir la moindre conversation sans hurler dans le vide. Sébastian stoppa l’engin au pied d’un immeuble aux murs beiges d’une dizaine d’étages. Je descendis prudemment, frigorifiée par le vent glacé qui avait finalement réussi à traverser la couche de vêtements que je portais.

Je me retournai vers Sébastian qui enlevait une nouvelle fois son casque, révélant son étonnante crinière argentée. Depuis que je le connaissais, je ne l’avais jamais vu arborer une autre couleur de cheveux. Sa chevelure soyeuse retombant sur sa nuque, il posa sur moi son regard bleu, qui aurait pu être beau s’il n’était autant dévasté par les effets de la drogue qu’il consommait presque quotidiennement. J’éprouvai un soudain et incompréhensible élan de sympathie à son égard, mais ma retenue habituelle ne m’autorisa qu’un simple signe de tête pour illustrer mes paroles.

- Merci.

- Ça m’aurait embêté que Nolan me tue pour t’avoir laissée mourir de froid dans la rue.

J’eus un petit rire en songeant à l’absurdité qu’il venait de lancer. Nolan, en vouloir à quelqu’un pour une chose aussi futile ? Quelle bonne blague.

- Merci quand même.

Il accueillit mes remerciements d’un grognement. Sa bouche s’étira en un rictus dont je n’arrivais pas à définir la signification. Il était plus que rare de voir Sébastian sourire, d’un sourire vrai. Je fixai un instant son visage. Sa pommette gauche était percée d’une larme argentée et sa lèvre inférieure arborait deux boules grises qui s’accordaient à merveille avec sa crinière décolorée. Il fallait l’admettre, Sébastian était beau, mais l’éternel air froid qu’il affichait et son attitude contrastaient violemment avec l’aura impressionnante qu’il dégageait.

Il réajusta son casque et alluma sa moto, aussi sombre que l’était sa tenue. Je le saluai d’un signe de la main, mais il démarra en trombe sans prendre le temps de répondre du moindre hochement de tête. Décidément cette bande de bras cassés de musiciens n’étaient bons qu’à ignorer tout le monde. Plus ou moins volontairement d’ailleurs. S’il n’y avait pas eu Gabriel pour remonter le taux de sociabilité du groupe je pense qu’il y avait belle lurette que je les aurais tous enfermé dans une cellule capitonnée, pour qu’ils puissent au moins faire la cosette aux murs rembourrés…

Pensive, j’atteignis le sixième étage sans m’en rendre compte, et me dirigeai machinalement vers la troisième porte à gauche. La poignée céda sans que j’aie à insérer la clé, indiquant que Jodie était déjà rentrée. Je pénétrai dans le petit hall d’entrée et hurlai mécaniquement le nom de ma colocataire.

- Jodie ?

Je n’obtins aucune réponse. Mes pas me conduisirent alors dans le salon, éclairé par le lustre sobre qui trônait au centre de la pièce, accroché au plafond. Je balançai mon sac sur le canapé avant que mon regard ne s’attarde sur chaque recoin de la salle. Il s’arrêta brusquement sur une silhouette mince, assise sur le rebord du balcon. Je mis un certain temps à comprendre ce qui se passait. Jodie n’en était pas à sa première tentative de suicide. Soudain affolée, je me précipitai vers la baie vitrée, que j’ouvris à la volée.

Jodie se retourna dès qu’elle entendit le vacarme que je venais de provoquer. Elle tourna vers moi son visage baigné de larmes, et murmura :

- Ne t’inquiète pas. Je vérifiais juste que je n’avais plus envie de mourir…

- Idiote, soufflai-je.

Elle m’adressa un sourire qui se voulait rassurant, mais je n’étais guère convaincue. Je me forçai à demeurer immobile, tandis qu’elle observait la valse neigeuse qui avait repris de plus belle. Silencieuse, je regardai un flocon se perdre dans le sillon de larmes qui m’acculait son visage.

- Sais-tu pourquoi la neige est blanche ? Demandai-je alors.

- Je l’ignore, répondit-elle, mais je sais que je la trouve belle…

N’ayant en réalité pas la moindre réponse à ma question, je ne pus qu’opiner silencieusement et observer le spectacle dansant monochrome dépeindre la pâle vision du monde qui s’étalait sous nos yeux.

 

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Voilou, un chapitre de plus en ligne. J'espère que vous êtes pas trop pomé niveau personnages, que je n'ai perdu personne en route xD Maintenant que j'ai assez écrit (mine de rien il est long ce chapitre O_o) et bien c'est à votre tour ! Allez courage voyons xD

Et sinon à part ça, j'ai supprime le mot de passe, par ce que je ne compte ni me faire publier, ni écrire le roman du siècle, donc je pense que tout le monde a le droit d'accès à ce blog ^-^

Bref, je vais pas m'étaler plus longtemps sur le sujet, bonnes fêtes à tous =D
Bisouuuus, Miza.

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Chapitre III  posté le dimanche 15 février 2009 20:36

 

 

- Mélyne -

 

Les rares flocons qui virevoltaient encore se mêlèrent finalement aux nuages de vapeur que nous projetions à intervalles réguliers, libérés par le souffle lent de notre respiration. Désormais immobile aux côtés de mon amie, je tentais de contrôler les soubresauts qui agitaient mon corps ; les températures ne se montraient décidément guère clémentes en cette fin d’hiver. Le froid mordait cruellement mon visage, mais je fis taire cette sensation glacée sur ma peau par la seule force de ma volonté. Il y avait bien plus urgent pour l’instant que le besoin pressant d’une couverture…

Jodie n’avait toujours pas bougé. Elle se tenait parfaitement droite et semblait presque figée par la fraîcheur hivernale. Son corps élancé reposait sur le rebord de la rambarde boisée délimitant le balcon. Le vent faisait voltiger sa longue crinière blonde et incroyablement lisse au gré de ses caprices et avait maintenant séché ses larmes.

Elle avait donc enfin arrêté de pleurer, sans doute aussi soudainement que cette envie de se confronter au vide lui était venue. Je ne cessais de me demander ce qui pouvait bien lui passer par la tête. C’était quelquefois à n’y rien comprendre. La dernière fois qu’elle s’était laissée tenter par l’idée de mourir ne remontait pas à plus de six mois, le jour de la date d’anniversaire de sa défunte mère, dont elle n’avait d’ailleurs pas le moindre souvenir…  Comme si elle avait voulu fêter l’évènement à sa manière, elle avait alors avalé la moitié de la boîte d’aspirine, et heureusement, tout régurgité dans la minute suivante. Le résultat de tout ce joyeux capharnaüm ? Trois jours à l’hôpital et un bonus d’une heure par semaine chez le nouveau psychologue du coin.

Cependant, ce dernier semblait finalement s’être avéré tout aussi inutile que les précédents. Mais quand bien même, je ne pouvais m’empêcher de remarquer un net progrès : elle n’avait pas sauté.

Aussi étrange que cela puisse paraître, il semblerait qu’elle fût incapable de se donner réellement la mort, et ce n’était pourtant pas faute d’avoir essayé… En réalité, je m’échinais à penser qu’au fond d’elle et malgré son apparente faiblesse psychologique, elle ne souhaitait pas la réussite de ses actes. J’ignorais pourquoi, et ne pouvais seulement m’imaginer qu’elle désirait se prouver qu’elle était encore capable de vivre pour elle-même.

C’était incontestablement idiot et vide de sens. Elle avait tout bonnement un gros problème à régler, et n’avait vraisemblablement pas encore trouvé le moyen adéquat pour le résoudre sans essayer d’attenter à sa vie d’une manière ou d’une autre. C’était tout simplement Jodie. Une jeune blonde au mental aussi faible que son physique était résistant. Pour moi, elle était un mystère à part entière, presque une erreur. C’était la première fois que je voyais un corps interdire à une âme de disparaître…

- Allez viens on rentre, tu vas choper la crève.

Elle me lança un regard vide, mais au fond duquel vibrait encore cette petite étincelle de vie que je lui avais toujours connue. Si je devais parier sur la durée de longévité de chacun d’entre nous, paradoxalement, je dirais que Jodie serait la dernière à quitter ce monde.

- Je te suis, souffla-t-elle.

Elle s’engouffra à ma suite dans le salon et referma soigneusement la porte tandis que je m’installais déjà sur le premier fauteuil qui passait à ma portée.

- Alors c’est pour quoi cette fois-ci ? Par solidarité pour les écureuils nains volants du Pakistan en voie de disparition ?

J’utilisais clairement un ton détaché de façon à lui faire comprendre – une nouvelle fois  – la futilité de ses actes. Avec Jodie, j’avais appris à aborder les choses sous un angle différent, presque indifférente à ses jérémiades, et à ne surtout jamais entrer dans son jeu de martyr de la société. Elle avait des problèmes, certes, comme tout le monde. Mais sa façon de les régler – ou plutôt de les fuir – me dérangeait toujours autant.

- Rien qui ne vaille la peine d’être cité. Ça va…

La larme qui roula le long de sa joue et qu’elle tenta de dissimuler d’un revers de manche m’indiquait le contraire, mais je fis taire la petite voix sournoise qui m’incitait à une trop grande sincérité. Je me contentais donc de la foudroyer simplement du regard.

- Je n’ai pas tenté de me suicider, argumenta-t-elle alors. Je vais bien, alors arrête d’en faire tout un pataquès.

Je pinçais les lèvres, exaspérée, puis explosa.

- Me prends pas pour une buse Jo’. Tu ne vas jamais bien, rétorquai-je en insistant particulièrement sur le mot « jamais ». Quand ce n’est pas le fantôme de ta mère, c’est la maladie de ton parrain, ou le nounours de ton cousin qui te fait péter les plombs. Réagis un peu bordel ! Ou si tu as si peu de considération pour ta propre vie, tire-toi une balle et qu’on n’en parle plus ! Arrête de perdre ton temps en faisant perpétuellement les choses à moitié.

Elle tiqua. Au moins ma tirade agressive avait eu le mérite de la faire réagir. Comme bien souvent, j’optais pour une attaque verbale acide et déstabilisante. Je n’avais pas l’intention de passer le reste de ma vie à jouer les nounous protectrices et avenantes. Elle laissa son regard se balader de droite à gauche, sans jamais se fixer sur un seul et même point. Elle savait parfaitement où je voulais en venir, et même pire, elle savait que j’avais raison. Ce n’était pas la première fois qu’elle entendait ce genre de discours.

Ses dents mordillèrent silencieusement sa lèvre inférieure.

- Alors ?

- Mon père, bredouilla-t-elle.

- Quoi ton père ?

J’étais au courant des relations houleuses qui existaient, ou plutôt avaient existé entre elle et son paternel, mais elle ne m’en avait jamais dit plus. Plus par respect que par amitié, je l’avais laissée se murer dans le silence de son enfance et n’avais pas cherché à en savoir davantage. J’estimais déjà, par ailleurs, que le simple fait de devoir lui sauver la vie une fois par trimestre était largement suffisant, sans que je perde mon temps à essayer de décrypter les moindres bribes de son passé pour tenter de limiter les crises de dépressions. J’étais son amie certes, mais pas sa baby-sitter par intérim.

- Il a appelé ce matin, il vient d’aménager en ville et…

Elle inspira profondément, me dévisagea et découvrit, ne comprenant rien à son charabia décousu, qu’il fallait qu’elle clarifie les choses.

- Ça va faire trois ans que je ne l’ai pas revu. La dernière fois que je l’ai croisé, il entrait dans une cellule de dégrisement tandis qu’un policier m’emmenait en catastrophe à l’hôpital. Trois côtes cassées et un traumatisme crânien à la clé…

Je sentais pointer quelque chose dans ce goût là, mais sans jamais en avoir eu la certitude ; avant aujourd’hui. Je pensais deviner la raison de ces coups, mais choisis de me taire lorsque j’aperçus la lueur apeurée qui traversa son regard, ce qui confirma immédiatement l’hypothèse qui me trottait dans la tête depuis un bout de temps.

J’ignorais jusqu’à maintenant que Jodie avait été battue par son propre père également avant leur silence mutuel. Tout comme j’ignorais qu’elle avait définitivement coupé les ponts avec lui et tremblait de peur à l’idée même de le croiser de nouveau dans la rue. Qu’y avait-il d’autre que j’ignorais encore ?

- Et tu as besoin d’une balustrade pour réfléchir à tout ça ? Et d’ailleurs comment a-t-il su que tu habitais dans cette ville ? Même chose pour le numéro du fixe ?!

- Mélina, avoua-t-elle en haussant les épaules. Ma tante a toujours cru bon de s’initier dans nos vies pour tenter d’en orienter les chemins. Elle croit dur comme fer que mon père est un saint homme qui ne pense qu’à mon bonheur, va savoir pourquoi…

Personnellement je comprenais parfaitement pourquoi, les liens du sang rendait facilement les gens aveugles. Jodie médita quelques secondes sur ses paroles puis releva la tête aussi soudainement qu’elle l’avait abaissée.

- Et puis pour le balcon ce n’était pas…

- Je sais, la coupai-je. Je sais. Pour une fois j’arriverais presque à te croire. Comme quoi tes excuses deviennent de plus en plus convaincantes. Mais je te conseille encore et toujours le pistolet si tu veux vraiment faire les choses proprement.

Jodie me lança un regard outrée, puis ses lèvres s’étirèrent lentement pour illuminer son visage d’un sourire triste. Ma tentative d’humour, bien que douteuse, tombait visiblement à plat.

- Il t’effraie tant que ça ? M’enquis-je en la fixant avec intensité.

- Je crois que tu n’imagines même pas à quel point…

- Jodie, tu es majeure et vaccinée, et totalement à même de lui régler son compte. Et même à coup de talons aiguille si cela s’avère nécessaire.

Elle étouffa un petit rire et vrilla ses prunelles noires dans les paillettes d’or qui parsemaient les miennes.

- On voit que tu n’as pas failli laisser ta main droite sur la plaque de gaz lorsque tu avais huit ans…

J’observais alors la longue et large cicatrice qui s’étalait sur son avant-bras, permettant aux chairs rosées et abimées ainsi mises à nu de contraster violemment avec la pâleur du reste de sa peau.

- Mon père a passé sa vie à pourrir la mienne. Je pense qu’il n’a jamais voulu s’encombrer d’un enfant, et me l’a fait comprendre à sa manière. Je crois que j’ai toujours eu peur de lui pour cela…

J’acquiesçai d’un hochement de tête approbateur. Je comprenais sa réaction. Mieux, je la vivais totalement. A la différence près que mon aversion n’avait pas pris pour cible un être humain, mais seulement le liquide rougeâtre qui le constituait, en bien trop grand partie selon moi. J’avais le sang en horreur, perpétuellement partagée entre l’effroi et le dégoût de cette scène passée que j’aurais préféré ne jamais vivre. C’était viscéral. Un souvenir écœurant d’un passage de mon enfance que je voulais à tout prix oublier sans jamais pour autant y parvenir.

Je chassais l’affreuse image de ma mémoire et me concentra sur le problème de mon amie, que j’avais bien du mal à cerner.

- Il t’a précisé pourquoi il était revenu ?

Elle ouvrit la bouche et la referma aussitôt. Je m’attendais à ce qu’elle m’annonce qu’il était recherché par la police pour meurtres en série ou trafique d’armes, mais elle se contenta de lâcher la réponse avec une désinvolture calculée.

- Il va se marier.

Je manquai m’étouffer, même si j’ignorais si c’était de rire ou de surprise.

- Un mariage ? A ta façon de décrire les choses on aurait dit que ton père était la réincarnation charnelle du diable et toi tu m’annonces qu’il va se marier ?! T’es sûre qu’on parle bien de la même personne ?

Jodie me fusilla du regard de façon à me faire comprendre qu’elle me parlait avec le plus grand sérieux. Sérieux que j’avais pourtant bien du mal à conserver devant les incohérences qu’elle ma balançait à tour de bras.

- Tu crois que je suis timbrée, c’est ça ?

- Ça fait bien longtemps que mes hypothèses sont passées du niveau de la certitude de ce côté-ci, ne t’en fait pas. En revanche j’ai du mal à comprendre pourquoi un homme battant sa fille irait jusqu’à déménager là où elle se trouve actuellement pour lui annoncer qu’on allait lui passer la bague au doigt ! C’est absurde.

Elle soupira, résignée.

- Mon père est une absurdité à lui tout seul. Tu sais, je ne l’ai d’ailleurs jamais vu lever la main sur quelqu’un d’autre que moi. Je me demande encore ce que j’ai bien pu lui faire…

- Ok, ok, dis-je pour essayer d’orienter la discution vers le sujet principal. Bon et je suppose que tu es invitée à ce supposé mariage ? Il fallait bien une raison pour qu’il cherche à te contacter non ?

Elle écarquilla les yeux, stupéfaite, comme si la réponse découlait irrémédiablement de la question avec une limpidité déconcertante.

- Bien sur que non ! S’exclama-t-elle, presque offensée.

Complètement perdue sur le fil de la discussion, je laissais planer sur elle mon regard chargé d’incompréhensions. Ne pouvait-elle pas être plus claire au lieu de répondre de façon si évasive à mes questions ?

- Dans ce cas pourquoi est-il entré en contact avec toi ? Demandai-je, contrariée.

- Il ne veut pas que je l’approche, et m’a clairement spécifié que j’avais tout intérêt à ne pas le croiser dans la rue. Principalement parce que la future mariée est ma demi-sœur…

C’est normalement dans ces moments là dans les films que s’élevait une musique envoûtante, chargée de notes lourdes et profondes pour amener le suspense à son apogée. De mon côté, je me contentais de laisser ma tête lourdement tomber sur l’accoudoir improvisé par mon poing fermé en soupirant. Décidément j’en avais ma claque des histoires de famille sans queue ni tête.

- Elle n’était pas dans le coma jusqu’à maintenant ?

- Elle en est sortie y’a un peu plus de six mois, me spécifia Jodie, visiblement gênée de m’avoir caché cette information.

Nadia… Trois ans qu’elle n’avait pas montré réel signe de vie, ou tout du moins de conscience et qu’elle pourrissait dans l’un des lits d’hôpital de la ville. Jamais personne n’avait été en mesure d’affirmer si elle se réveillerait un jour ou non. Alors d’un côté, la nouvelle de son réveil me rassurait, la bêtise de Jodie n’était donc pas inaltérable...

Nadia était le portrait craché de leur mère, et ainée de mon amie d’une dizaine d’années. Je savais qu’elle avait eu une relation avec le paternel de Jodie, mais sans en faire véritablement une certitude avant ces récentes révélations. Elevées chacune par leur père respectif, elles ne se voyaient que rarement, et la dernière fois que leurs routes s’étaient croisées, toutes deux avaient terminé à l’hôpital, mais au final pour des raisons bien différentes.

Je revoyais encore parfaitement la scène, comme une boucle immuable, en assistante d’une pièce de théâtre dans laquelle je n’avais pas de rôle. Jodie basculant dans le vide pour la énième fois de sa vie, les yeux fermés et les bras élevés en croix comme prête à s’envoler. Nadia, affolée, courant vers elle en lui hurlant un « je suis désolée » qu’elle n’entendit pas, pour finalement la rattraper in extremis par le bras, et basculer à son tour avec elle par-dessus la rambarde de fer.

C’est trois étages plus bas qu’on les avait retrouvées. Jodie était quasiment indemne, et cela ne m’avait même pas étonnée. Elle était plus résistante que du diamant. Sa sœur en revanche avait eu moins de chance. En amortissant la chute de deux corps, elle s’en était sortie avec de multiples fractures et un état inconscient qui ne l’avait pas quitté pendant presque trois ans.

Jodie s’était tenue pour responsable de l’état de sa demi-sœur et s’en voulait encore aujourd’hui. Quoi de plus normal d’ailleurs, je ne pouvais que compatir, mais sans me laisser tomber dans la plus grande pitié. Après tout, tout cela n’était-il pas dû à son besoin viscéral de jouer avec sa vie ? Ainsi, je comprenais que les relations qu’elle avait pues entretenir avec son père n’aient fait que se dégrader et ce pourquoi il avait déversé sa colère une fois une nouvelle fois sur elle cette fameuse nuit. N’était-elle pas responsable des blessures de la seule femme auprès de laquelle il avait retrouvé le sourire ?

C’était depuis ce jour-là que je m’étais promis de laisser Jodie jouer avec sa vie sans jamais intervenir physiquement. J’étais désormais présente uniquement pour lui tenir tête avec mes remontrances sans grand impact ou pour lui hurler dessus à tout va dès qu’elle s’intéressait de trop près au couteau de la cuisine. Je lui permettais ainsi de faire ce qui lui chantait de sa propre vie tout en gardant un minimum d’emprise, mais sans pour autant y mêler celles des autres. Parce que je savais pertinemment que, quoi que je dise ou fasse, elle ne changerait pas tant qu’elle n’aurait pas trouvé cette petite chose qui lui avait toujours manquée. Une raison de vivre sans cette peur qui la rongeait de l’intérieur. Cette peur qui ne trouvait sa source qu’au fin fond des images qui avaient bercées son enfance…

Je fermai un instant les yeux, respirant l’horreur que lui inspirait vraisemblablement sa propre vie. Je lui souris pour lui faire comprendre qu’elle ne serait jamais totalement seule. Elle répondit d’un hochement de tête tandis que je déposais un baiser sur son front. C’était tout ce dont j’étais en mesure d’accomplir. Le reste ne dépendait que d’elle…

 

*

*     *

 

Une main froide frôla mon ventre et un frisson m’éveilla en sursaut. Plissant les paupières pour mettre un nom sur la silhouette silencieuse qui se tenait à mes côtés, je tâtonnais à l’aveugle pour tenter de mettre la main sur l’interrupteur. Mon geste fut arrêté par mon visiteur nocturne qui m’attrapa le poignet avec vivacité. Je le sentis sourire dans l’obscurité.

Je laissai un cri s’étrangler dans ma gorge en reprenant rapidement mes esprits, réalisant finalement que je n’avais pas affaire au violeur du coin. Je me laissai donc retomber lourdement sur le matelas qui grinça sinistrement sous mon propre poids.

- Tu imagines que je pourrais être un cambrioleur mal intentionné ? Murmura une voix suave et familière incontestablement masculine.

- Malheureusement le cambrioleur mal intentionné n’aurait eu d’autres choix que d’entrer en démolissant la porte. Il n’a pas la clé de l’appartement, lui

Nolan se glissa à mes côtés et s’arrima à ma taille avec force.

- Ta mère t’a foutu dehors cette nuit ? Demandai-je sans tenter de dissimuler la pointe d’ironie qui tintait le son de ma voix rendue rocailleuse par mon réveil brutal.

- Disons plutôt que je n’ai pas eu ma dose de sexe aujourd’hui, plaisanta-t-il.

- Dommage pour toi, tu t’es trompé de quartier. Celui des putes est juste à côté.

Il déposa un chaste baiser sur mon épaule dénudée et je ne pus m’empêcher de frissonner à ce contact. L’indifférence dont il faisait preuve durant la journée s’était définitivement envolée pour laisser la place à cette étrange douceur qui semblait le transformer lorsque nous nous retrouvions seuls. Comme quasiment chaque soir, Nolan se laissait alors aller et exprimait pleinement l’affection qu’il semblait ne pourtant jamais réellement éprouver en plein jour.

- Ta présence m’a manqué hier soir, susurra-t-il près de mon oreille.

Je laissai un petit sourire s’installer sur mon visage tout en espérant qu’il ne s’en aperçoive pas. J’aimais entendre de telles imbécilités amoureuses de sa part. C’était relativement rare, mais ils ne me laissaient jamais indifférente, aussi en profitais-je à chaque fois qu’il les formulait avec tendresse. Les choses les plus inhabituelles n’étaient-elles pas les plus belles ?

- Tu n’avais qu’à annuler ce stupide concert, lâchai-je sans grande conviction.

- Sébastian m’aurait fait la peau, ricana-t-il.

Je joignis mon rire au sien en imaginant la scène. Sébastian prenait ces concerts tellement à cœur qu’il semblait inconcevable que le groupe puisse, ne serait-ce que penser, à en annuler un. D’autant plus si la raison était d’ordre privé et féminin.

Son index droit dessina lentement des figures imaginaires dans mon dos, s’arrêtant quelques fois, pour alors repartir de plus belle le long de ma colonne vertébrale. Je poussai un soupir de contentement, heureuse de pouvoir profiter de ces petits instants d’intimité qui animaient nos soirées ensemble.

Il me délesta de mon ridicule haut de pyjama sans manche rose délavé et commença à faire jouer ses doigts sur les contours de ma poitrine.

- Pervers.

- Profiteuse.

Pour ne pas le faire mentir, je le tirai à moi pour me jeter sur ses lèvres avec avidité. Il ne tenta pas de se dégager de mon étreinte, et, bien au contraire, approfondit davantage notre échange tout en se débarrassant de son manteau noir. Je glissai mes mains sous son tee-shirt, contre son torse imberbe, progressant le long de ses pectoraux relativement saillants. Il me jeta un regard qui en disait long sur la suite des événements et me lança avec une évidente provocation :

- C’est bien ce que je disais, profiteuse…

 

*

*     *

 

L’odeur du café me tira du lit avec plus d’efficacité qu’une douche froide. J’écartai sans douceur les draps entortillés et ne jetai pas le moindre regard à la place à mes côtés, que je savais vide. J’avais conscience avant même de m’en assurer que Nolan avait déjà déserté les lieux. Son attitude ne me perturbait pas le moins du monde, j’avais largement eu le temps de m’y habituer. Sa nature impulsive l’empêchait de tenir en place, c’était déjà un petit miracle que notre relation ait tenu jusqu’à maintenant sans véritables problèmes…

C’est donc d’un pas trainant que je me rendis dans la cuisine, où je m’attendais à y trouver une Jodie, rayonnante, ayant parfaitement oublié la scène de la veille. Mais hormis un bol au fond duquel demeurait un reste de café froid, la pièce était désespérément vide.

Je méditai silencieusement tandis que je me préparais mécaniquement un thé. Que diable Jodie était-elle partie faire un samedi matin, et si tôt qui plus est ? Je mis la bouilloire sur la plaque électrique et sortis une tasse du placard. Je n’avais pas encore les idées totalement au clair, principalement parce que la nuit avait été particulièrement agitée et que j’avais dû revoir mon temps de sommeil à la baisse.

J’étouffai un bâillement et lançai négligemment un sachet de thé dans la tasse bleutée sans m’assurer qu’il ne tomberait pas à côté. J’avais d’autres chats à fouetter. Je me laissai alors mollement tomber sur la chaise sans la moindre délicatesse pour mon postérieur et me mordit l’intérieur de la joue pour faire taire la violente douleur provenant de mon coxis lorsqu’il rencontra le bois dur du siège.

Ereintée, je passai une main fébrile dans ma tignasse noire pour tenter d’en diminuer le nombre alarmant de nœuds qui s’y étaient formés. Je dus interrompre mon activité lorsque le son strident et particulièrement insupportable qui s’échappait de la bouilloire commença sa bruyante litanie.

Délaissant l’inconfortable chaise, je pris la tasse au fond de laquelle trônait fièrement mon petit sachet de thé et m’emparai de l’instrument de fer et de plastique sifflant sans faire véritablement attention à l’eau bouillante qui risquait de s’en échapper si je n’y prenais pas un minimum garde. L’esprit toujours aussi peu éveillé, je versai le liquide brûlant dans le récipient. Quelques gouttes s’échappèrent de la tasse et retombèrent sur le dos de ma main, en parfaite synchronisation avec le cri de douleur qui s’échappa de ma gorge.

- Merde ! Criai-je tout en ouvrant la main par pur reflexe.

La tasse explosa littéralement quand elle rencontra le sol et je pris immédiatement mes distances avec l’eau bouillante qui s’étalait lentement sur le carrelage frais. Je secouai vivement la tête et m’emparai alors de la serpillère délaissée près de l’évier avant de la jeter sans pitié sur la mare translucide qui recouvrait déjà la moitié de la surface du sol.

Désormais totalement réveillée par ma propre bêtise, je commençai à ramasser les morceaux de céramique qui jonchaient le dallage rouge avant de les jeter rapidement dans la poubelle en faisant bien attention à ne pas tomber dans la flaque brûlante s’étalant à mes pieds. Alors que je m’empressai de me débarrasser du dernière fragment de tasse, celui-ci m’entailla légèrement le plat de la main. Je le jetai violemment et reportai immédiatement mon attention sur les quelques perles de sang qui commençait à s’écouler de la blessure.

J’écarquillai les yeux et hoquetai d’effroi, prise d’une furieuse crise d’angoisse. Une horreur sans nom s’empara de moi et la peur d’un souvenir enfui ressurgit si vite qu’elle m’en coupa le souffle. Incapable de détourner mon regard de l’objet de ma frayeur, je détaillai sans vraiment la voir la minuscule mare pourpre qui miroitait au creux de ma paume tremblante.

Incapable d’esquisser le moindre mouvement, et encore moins de contrôler les soubresauts qui parcouraient mon corps, je laissai mes yeux exorbités s’attarder sur cette scène redoutable qui se reflétait dans le liquide rouge. Horriblement rouge. Rouge sang. Rouge mort.

Le même rouge sinistre qui avait un jour bercé mon enfance…

 

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Hello People, je sais, je suis d'une lenteur affreuse mais j'avais vraiment besoin de profiter de cette première semaine de vacances ! Bref, le voici, le voila, le chapitre III est enfin là ! Le tout se met gentiment en place, on commence à cerner les personnages. Jodie et Mélyne n'ont pas eu une enfance toute rose, c'est assez compliqué, mais que voulez-vous, j'aime les personnages TDLL (Traumatisés De La Life pour les incultes XD). Et encore vous êtes pas au bout de vis surprises de ce côté-ci ! 

En tout cas, c'est pas tout de suite que vous saurez le pourquoi du comment concernant le passé de Mélyne. Entre temps nous partons sur de tout nouveaux personnages, qui je pense, vont beaucoup vous plaire !

Bisouus all ! Mizanam.

 

PS: Ah, et prière de laisser Nolan tranquille, merci xD

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